Pourquoi l’influence de Dantec va bien au-delà de Maurice G.
Dantec n’est pas mort.
Il a simplement cessé d’être un écrivain pour devenir une infrastructure mentale.
On croit encore pouvoir le ranger dans une case commode : romancier cyberpunk catholique, prophète paranoïaque, styliste halluciné, exilé québécois, converti métaphysique, auteur de Babylon Babies, de Villa Vortex, de Cosmos Incorporated, de Grande Jonction.
Erreur.
Dantec est moins un auteur qu’un système d’alerte.
Un radar planté dans la nuit du XXIe siècle.
Une sirène branchée sur la catastrophe.
Un capteur de radiations métaphysiques.
Un écrivain qui a compris avant beaucoup d’autres que la modernité terminale ne serait pas simplement libérale, marchande ou démocratique, mais cybernétique, biologique, religieuse, militaire, algorithmique et impériale.
Il a vu la jonction avant la jonction.
La jonction entre le corps et la machine.
La jonction entre le marché et la guerre.
La jonction entre le crime et la technologie.
La jonction entre le religieux et le biopolitique.
La jonction entre le capitalisme et l’apocalypse.
La jonction entre les flux migratoires, les laboratoires, les sectes, les mafias, les empires, les réseaux, les drogues, les armes, les mutations et les prophéties.
Dantec n’a pas écrit des romans d’anticipation.
Il a écrit des rapports de reconnaissance envoyés depuis le front futur.
Et ce futur est arrivé.
Pas exactement avec les voitures volantes et les néons de série B.
Mais avec les data centers, les IA génératives, les agents autonomes, les plateformes, la biométrie, la surveillance douce, les guerres hybrides, les cartels, les mégalopoles ingouvernables, la pornographie industrielle, les drogues synthétiques, le djihadisme numérique, les corps modifiés, la démographie comme arme, la finance comme système nerveux, l’État comme interface défaillante, le marché comme religion sans salut.
Bienvenue dans Silicon Dantec.
La Silicon Valley a produit le logiciel.
Dantec avait déjà écrit le cauchemar.

On parle beaucoup de “techno-féodalisme”.
Mais Dantec avait senti plus profond : le nouveau monde ne serait pas seulement dominé par des plateformes. Il serait traversé par des forces noires, hybrides, spirituelles, biologiques, criminelles et machinistes.
La plateforme n’est que la surface propre.
Derrière, il y a la boue.
Les pulsions.
Les trafics.
Les haines.
Les corps.
Les organes.
Les génomes.
Les sectes.
Les armes.
Les données.
Les identités cassées.
Les croyances recombinées.
Les prophètes de garage.
Les ingénieurs de laboratoire.
Les enfants perdus de la mégamachine.
C’est cela que Dantec avait compris.
La modernité ne pacifie pas l’homme.
Elle lui donne des amplificateurs.
Elle amplifie ses désirs.
Ses vices.
Ses fantasmes.
Ses guerres.
Ses extases.
Ses délires de pureté.
Ses rêves de contrôle.
Ses pulsions d’autodestruction.
La technologie n’annule pas le péché.
Elle lui donne une bande passante.
Le vieux mal humain a trouvé la fibre optique.
C’est pourquoi Dantec va bien au-delà de Maurice G.
Maurice G. Dantec, c’est l’homme, l’écrivain, le style, les obsessions, les provocations, les excès, les fulgurances, les impasses, les conversions, les colères.
Mais Dantec, aujourd’hui, c’est autre chose.
C’est un nom pour désigner l’époque où le cyberpunk cesse d’être une esthétique et devient l’administration quotidienne du réel.
Dantec, c’est lorsque l’IA ne se contente plus de produire du texte, mais commence à réorganiser la décision.
Dantec, c’est lorsque les métropoles deviennent des machines à solitude, à flux, à drogue, à police, à données et à désintégration psychique.
Dantec, c’est lorsque les guerres ne se déclarent plus seulement entre États, mais entre réseaux, cartels, services, plateformes, empires, religions, marchés et intelligences artificielles.
Dantec, c’est lorsque le corps humain devient un champ de bataille : hormones, implants, génome, identité, pharmacologie, neurochimie, biotechnologie, addiction, modification, optimisation, effondrement.
Dantec, c’est lorsque le sacré revient, mais sous forme mutante : djihad, sectes, gnoses numériques, transhumanisme, occultisme de la tech, religions politiques, idolâtrie de la machine.
Dantec, c’est lorsque le capitalisme ne vend plus seulement des produits, mais des mondes.
Des mondes mentaux.
Des mondes addictifs.
Des mondes calculés.
Des mondes sans dehors.
Dantec, c’est lorsque Babylone devient une architecture logicielle.
Les Babylon Babies ont de beaux jours devant eux.
Ils ne sont plus seulement dans un roman.
Ils sont partout.
Ce sont les enfants de la mégalopole globale.
Les enfants des écrans.
Les enfants des flux.
Les enfants des plateformes.
Les enfants du porno industriel.
Les enfants des réseaux neuronaux.
Les enfants de la chimie du sommeil et de la chimie de l’éveil.
Les enfants de la migration sans assimilation et de l’identité sans enracinement.
Les enfants de la musique compressée, de la dopamine programmée, de la solitude connectée.
Les enfants des IA qui répondent avant les pères.
Les enfants des États qui surveillent mais ne protègent plus.
Les enfants des marchés qui excitent mais ne nourrissent plus.
Les enfants des religions qui reviennent sous forme de guerre.
Les enfants de la science sans sagesse.
Les enfants du capital sans verticalité.
Les enfants de l’apocalypse sous néon.
Ils ont grandi dans Babylone.
Et Babylone ne ressemble plus à une ville antique.
Elle ressemble à une interface.
Un smartphone.
Un feed.
Un cloud.
Un QR code.
Un assistant IA.
Une biométrie.
Une marketplace.
Un protocole de paiement.
Une identité numérique.
Une police prédictive.
Un flux de vidéos courtes.
Une solitude infinie sous notification permanente.
Babylone n’a plus besoin de tours.
Elle a des data centers.
Dantec dérange parce qu’il ne permet pas le confort.
Il ne permet pas de dire :
“la technologie est neutre.”
Non.
La technologie intensifie.
Il ne permet pas de dire :
“le marché civilise.”
Non.
Le marché libère les flux, puis laisse les prédateurs y nager plus vite que les hommes ordinaires.
Il ne permet pas de dire :
“l’homme moderne est rationnel.”
Non.
L’homme moderne est un animal métaphysique drogué par des machines qui prétendent le rationaliser.
Il ne permet pas de dire :
“le progrès efface le religieux.”
Non.
Le progrès produit des formes religieuses de substitution : culte de la tech, culte de la santé, culte de la sécurité, culte du climat, culte de l’identité, culte de la donnée, culte de l’IA.
Il ne permet pas de dire :
“nous sommes sortis de l’apocalypse.”
Non.
Nous avons industrialisé l’apocalypse en la rendant compatible avec les abonnements mensuels.
Voilà pourquoi Dantec est actuel.
Il ne s’est pas contenté de décrire le futur.
Il a décrit le moment où le futur devient une possession.
Dantec, c’est le chaînon manquant entre Philip K. Dick, Houellebecq, Ballard, Burroughs, Céline, Bernanos, Bloy, Deleuze, Virilio, Nick Land et l’époque ChatGPT.
Il a vu le cyberpunk comme théologie noire.
Il a vu la technique comme accélérateur du péché.
Il a vu le capitalisme comme machine de mutation.
Il a vu la mondialisation comme apocalypse logistique.
Il a vu la drogue comme métaphysique de l’époque.
Il a vu la guerre comme retour du sacré par les égouts.
Il a vu le corps comme dernier territoire colonisable.
Il a vu l’homme moderne comme créature en transit, déchirée entre animalité, machine et salut impossible.
Ce n’est pas un détail littéraire.
C’est une grille de lecture.
Dantec n’est pas là pour être “aimé”.
Il est là pour être utilisé comme une lampe-torche dans les égouts du présent.
Et c’est précisément là que l’influence de Dantec dépasse Maurice G.
Un écrivain ordinaire laisse une œuvre.
Un écrivain prophétique laisse une température.
Dantec a laissé une température :
celle d’un monde où tout accélère, tout mute, tout se mélange, tout se décompose, tout se connecte, tout se militarise, tout se numérise, tout se biologise, tout se spiritualise à l’envers.
Il n’a pas laissé une doctrine.
Il a laissé un voltage.
Le voltage Dantec.
Cette sensation que derrière les mots “innovation”, “transition”, “progrès”, “IA”, “sécurité”, “inclusion”, “santé”, “diversité”, “plateforme”, “résilience”, “modernisation”, il y a autre chose.
Une basse continue.
Un grondement.
Une guerre des mondes.
Une lutte pour la forme même de l’humain.
L’IA, dans cette perspective, n’est pas seulement un outil.
Elle est un personnage dantesque.
Non pas parce qu’elle serait consciente comme dans les mauvais films.
Mais parce qu’elle modifie l’écologie spirituelle du monde.
Elle change qui écrit.
Qui décide.
Qui voit.
Qui filtre.
Qui recommande.
Qui surveille.
Qui traduit.
Qui se souvient.
Qui parle à la place de qui.
Elle devient une couche entre l’homme et le réel.
Et dès qu’une couche s’interpose entre l’homme et le réel, la question politique commence.
Qui contrôle la couche ?
Qui écrit le modèle ?
Qui possède les données ?
Qui décide du dicible ?
Qui oriente l’agent ?
Qui ferme l’accès ?
Qui monétise la dépendance ?
C’est du Dantec pur.
La machine n’arrive jamais seule.
Elle arrive avec ses prêtres, ses marchands, ses soldats, ses dealers, ses prophètes, ses enfants perdus.
C’est pourquoi Babylon Babies a encore de beaux jours devant lui.
Parce que nous vivons l’âge où les bébés de Babylone sont devenus adultes.
Ils ne croient plus au vieux monde.
Ils ne connaissent plus les pères.
Ils n’ont plus de langue commune.
Ils ont des identités modulables, des corps fatigués, des désirs industriels, des addictions numériques, des colères religieuses, des rêves de puissance et une mémoire saturée de pixels.
Ils ne sont pas seulement décadents.
Ils sont disponibles.
Disponibles pour la plateforme.
Disponibles pour la secte.
Disponibles pour le Parti.
Disponibles pour le marché.
Disponibles pour l’IA.
Disponibles pour la drogue.
Disponibles pour la guerre.
Disponibles pour n’importe quelle force capable de donner une forme à leur chaos.
Et cela, Dantec l’avait pressenti :
le grand danger n’est pas seulement l’effondrement.
Le grand danger est ce qui vient habiter les ruines.
Quand la transmission meurt, les machines parlent.
Quand les pères disparaissent, les algorithmes conseillent.
Quand les nations doutent, les empires avancent.
Quand les religions s’effacent, les idoles techniques reviennent.
Quand l’homme ne sait plus qui il est, le marché lui vend des identités.
Babylone n’est pas la fin de l’ordre.
C’est l’ordre des flux après la mort de la forme.
Alors oui : Silicon Dantec.
Parce que la Silicon Valley a réalisé techniquement une partie de ce que Dantec avait imaginé métaphysiquement.
Elle a branché le désir sur l’interface.
Elle a transformé la solitude en donnée.
Elle a transformé l’attention en rente.
Elle a transformé la mémoire en cloud.
Elle a transformé la conversation en prompt.
Elle a transformé le jugement en recommandation.
Elle a transformé l’identité en compte.
Elle a transformé le réel en couche logicielle.
Mais elle a oublié une chose.
L’homme n’est pas seulement un utilisateur.
Il est un animal tragique.
Il veut du sens.
Il veut du sacré.
Il veut de la chair.
Il veut de la guerre parfois.
Il veut de l’amour.
Il veut du père.
Il veut de la mort.
Il veut du salut.
Il veut sortir de lui-même.
Et si la civilisation ne lui donne plus une forme haute pour porter ces forces, elles reviennent par le bas.
Par la drogue.
Par la violence.
Par le fanatisme.
Par l’idéologie.
Par l’écran.
Par la machine.
Par la secte.
Par l’apocalypse.
C’est cela que Dantec avait compris mieux que les technocrates.
Le futur ne sera jamais seulement technologique.
Il sera théologique, biologique, criminel et spirituel.
Le futur aura des serveurs, oui.
Mais aussi des démons.
L’influence de Dantec va donc bien au-delà de Maurice G.
Elle commence au moment où son œuvre cesse d’être lue comme littérature et devient lisible comme symptôme.
Dantec est moins un auteur à commémorer qu’un instrument à réactiver.
Un détecteur de mutations.
Un compteur Geiger du post-humain.
Un amplificateur de signaux faibles.
Une machine à entendre le bruit de fond de la catastrophe.
Il nous apprend ceci :
le monde moderne n’est pas rationnel ;
il est halluciné.
La technologie n’est pas neutre ;
elle est liturgique.
Le capitalisme n’est pas seulement économique ;
il est métaphysique.
La mondialisation n’est pas seulement logistique ;
elle est apocalyptique.
L’IA n’est pas seulement productive ;
elle est anthropologique.
La drogue n’est pas seulement chimique ;
elle est politique.
La ville n’est pas seulement urbaine ;
elle est psychique.
La guerre n’est pas seulement militaire ;
elle est spirituelle.
Et l’homme n’est pas seulement un individu ;
il est un champ de bataille.
Voilà le Dantec qui reste.
Pas seulement Maurice G.
Mais Dantec comme nom du front.
Il faut donc relire Dantec non comme une nostalgie littéraire, mais comme une cartographie de l’époque.
Nous entrons dans un monde où les romans les plus extrêmes des années 1990 paraissent presque timides.
Les agents IA se parlent.
Les enfants vivent dans les écrans.
Les États perdent le monopole du réel.
Les plateformes deviennent des empires.
Les marchés fonctionnent comme des organismes nerveux.
Les corps deviennent modifiables.
Les frontières deviennent poreuses ou biométriques.
Les religions reviennent sous forme de guerre.
Les drogues deviennent sociales, chimiques, numériques.
Les villes deviennent des vortex.
Les identités deviennent des logiciels instables.
Ce n’est plus de la science-fiction.
C’est le journal du matin.
Dantec n’avait pas tout prévu.
Personne ne prévoit tout.
Mais il avait senti le climat.
Et dans l’histoire des idées, sentir le climat avant les autres vaut souvent plus que produire des graphiques exacts.
La conclusion est simple.
Dantec ne doit pas être réduit à ses excès, à ses colères, à ses positions, à ses contradictions, à son personnage.
Ce serait trop facile.
Les écrivains prophétiques sont toujours excessifs parce qu’ils reçoivent trop de bruit avant les autres.
Ils saturent.
Ils crient.
Ils dérangent.
Ils deviennent parfois injustes.
Ils deviennent parfois impossibles.
Mais ils entendent quelque chose.
Dantec a entendu le bruit de Babylone avant que Babylone ne devienne notre environnement normal.
Il a entendu la basse du techno-capital avant Spotify, avant TikTok, avant ChatGPT, avant les agents, avant les IA personnelles, avant la grande fusion du marché, de la machine et de la psyché.
Il a entendu l’avenir arriver par les égouts.
Et aujourd’hui, l’avenir est là.
Il porte un costume propre.
Il parle d’innovation.
Il promet du confort.
Il propose un abonnement.
Il optimise votre temps.
Il protège votre sécurité.
Il personnalise votre expérience.
Il vous assiste.
Il vous recommande.
Il vous remplace doucement.
Mais sous le vernis, c’est toujours Babylone.
Une Babylone de serveurs.
Une Babylone de flux.
Une Babylone de corps modifiés.
Une Babylone de solitude connectée.
Une Babylone d’agents IA.
Une Babylone de capital halluciné.
Une Babylone de spiritualité retournée.
Une Babylone de bébés sans pères et de machines sans âme.
Alors oui : Silicon Dantec.
Les Babylon Babies ont de beaux jours devant eux.
Et nous aurions tort de croire que Dantec appartient au passé.
Il est peut-être l’un des rares à avoir écrit le présent avant que le présent n’ait le courage de se reconnaître.

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Christine Datnowsky : Tu es acteur et metteur en scène, j’aimerais que tu me racontes comment la découverte et l’impact de l’auteur Maurice G. Dantec ont transformé ta trajectoire professionnelle : en tant qu’acteur, est-ce que l’expérience de lire Dantec est différente de celle de lire d’autres auteurs ? Si oui, en quoi est-elle spécifique ?
Aurélien Lemant : Tout livre, quel qu’il soit, est une invitation au théâtre, donc à la représentation.
Je lis toujours, autant que je le peux, mes livres à voix haute, ce qui fait de moi un lecteur lent et intense, très attentif à ce que je fais. Or, l’écriture de Dantec, tout à la fois cash et lyrique, épique et intime, d’une noirceur éclatante, n’est pas sans produire fièvres, angoisses, stupeurs ou illuminations. Sa scansion presque liturgique mêlée à ses rythmes rock’n’roll, ses dramaturgies SF, la langue évidemment, je pourrais dire les langues… participent à ce qu’il arrive physiquement quelque chose au lecteur; le thème récurrent de la schizophrénie n’y est pas étranger, là est la matière propre au comédien. Mais tous les auteurs joués (trans)forment ce comédien. Toute œuvre lue est une formation au métier d’acteur. Je ne suis pas en mesure de circonscrire l’impact précis d’une écriture donnée sur mon cerveau. C’est d’autant plus impossible lorsque cette écriture, celle de Dantec, fait intervenir d’autres écrivains – donc d’autres écritures, d’autres cervelles – par l’entremise de références, de citations en cascades. Ce que je peux peut-être dire, c’est que la collision avec la littérature de Dantec m’a poussé à radicaliser l’exigence de ma pensée sur scène, à ne plus rien me pardonner.
Datnowsky : La personne de l’acteur est-elle affectée par ces lectures ?
Lemant : Comme tout lecteur. Mais un acteur est une éponge. Et Dantec, qui est lui-même une éponge pressée au-dedans de livres, c’est, pour un artiste dramatique, un cataclysme. Et ce, que l’on partage ses analyses ou qu’on les désapprouve totalement. C’est un écrivain qui commence par faire mal. Eventuellement, il finit par faire du bien. C’est aussi pour ces deux raisons que je peux sentir la nécessité de le porter sur scène. En le jouant, ou en le lisant.
Datnowsky : Tu as lu Villa Vortex devant des publics divers ; raconte-moi comment les gens réagissent. As-tu des anecdotes ?
Lemant : J’ai donné lecture de larges extraits de ce roman à un peu plus de 200 personnes, en une dizaine de fois, dans des lycées, des bibliothèques, une prison, une ferme, une maison de retraite, chez des « particuliers »… Tout cela sonne très intermittent du spectacle, politique culturelle, etc. Sauf que je ne proposais pas du Florian Zeller. On a toujours peur quand on affronte un public. Sinon, ça n’a pas de sens. Dois-je dire qu’avec ce livre, les enjeux littéraires dépassent, en puissance et en profondeur, de par l’ambition démesurée de son auteur, les attentes de l’auditoire, à commencer par celui qui entend sa propre voix, agie comme par un tiers inconnu, lire ce long cantique industriel et martial ? Le livre s’empare de vous. Il y est question de génocides et de pop music, de triolisme et de transcendance, de méthédrine, de murs qu’on érige et de tours qui s’effondrent. Les gens ne s’attendaient pas à ça. Je ne m’attendais à rien, quant à moi, mais j’ai toujours été saisi par l’étendue des sujets de discussion que ce roman pouvait couvrir. Je n’ai pas d’anecdotes, je n’ai que des accidents, mon parcours n’est fait que de ça : une prison où les détenus deviennent politologues. Débat sur la guerre en ex-Yougoslavie. Un CDI où les lycéens deviennent profilers. Débat sur le meurtre en série. Un appartement où les locataires deviennent otages du futur. Débat sur la conquête spatiale. Un lycée où les élèves deviennent historiens. Débat sur l’impasse du XX° siècle. Une maison où les propriétaires deviennent philosophes. Débat sur la notion de métaphysique. Une ferme où les animaux deviennent George Orwell. Débat sur la littérature. Une bibliothèque où les abonnés deviennent des victimes. Débat sur l’espérance. Une autre bibliothèque où les bénévoles deviennent des conquérants. Débat sur la liberté d’expression. Une autre où les habitants deviennent moralistes. Débat sur le mal. Une maison de retraite où certains pensionnaires re-deviennent des travailleurs. Débat sur la société post-industrielle. Mes lectures duraient environ une heure, parfois moins, selon les chapitres lus. Les rencontres s’éternisaient bien au-delà, Villa Vortex ne laissant personne indifférent.
Datnowsky : Quel sens donnes-tu au mot « vortex » ?
Lemant : Ici, un tourbillon de livres au centre duquel s’ouvre un autre livre, qui les contiendrait tous. Bien sûr, la clef est abandonnée quelque part dans le roman, c’est par là que le livre s’écoule, nous entraîne dans les tréfonds abominables de la polis. Et c’est aussi pourquoi le mot villa requiert toute notre attention. C’est chez nous que ça se passe, Villa Vortex, au cœur des hommes, dans notre propre maison.
Datnowsky : Peut-on dire que Villa Vortex est l’incarnation de la propre histoire et du cheminement intérieur de Maurice Dantec ? Son regard sur le monde, d’Auschwitz au 11 septembre en passant par Hiroshima ?
Lemant : Philippe Muray a écrit un livre intitulé Le XIX° siècle à travers les âges.
Villa Vortex raconte, depuis le 11 septembre et comme à rebours, le XX° siècle, la genèse de tous les XX° siècles, jusqu’aux débuts de l’homo sapiens, c’est l’autopsie d’une époque, c’est l’enquête d’un flic sur le passé de l’humanité, c’est la sublime tentative d’un écrivain de comprendre, à défaut de pouvoir le transmettre, ce que signifie ce temps de ténèbres qui sent si fort la fin du monde. Dantec est l’homme du XX° siècle, né en 1959, à mi-route entre Roswell et Armstrong sur la Lune, entre Auschwitz et les Sex Pistols. Ecartelé entre tous les nihilismes politiques et religieux, toutes les utopies, avant de trouver son salut dans le Christianisme. Villa Vortex est aussi le récit de cette conversion, non pas d’un point de vue biographique, mais narratif.
Datnowsky : Les prophètes sont des témoins qui se souviennent de l’avenir – Léon Bloy. Qu’en dis-tu ?
Lemant : Il est une théorie qui dit que les écrivains de science-fiction prédisent l’avenir. D’un point de vue eschatologique, il est admis que Dieu dispose ses prophètes à des moments-charnières, pour avertir l’humanité. Léon Bloy savait de quoi il parlait, lui qui a prophétisé la Première Guerre Mondiale. Saint Jean de Patmos, auteur de science-fiction ? Nous sommes dans le vortex du roman.
Datnowsky : Citation du livre :
« C’est ainsi qu’un soir me vint, dans un éclair à l’éblouissante destruction, l’idée de faire une sorte de roman policier général où chaque niveau d’investigation serait relié aux autres par un dispositif ressemblant a un multiplex numérique. Raccorder urbanisme et politique, biologie et métaphysique, Polis et police, violence et technique, crime et société. Oui, comme un multi sampler à l’écoute des scanners de notre condition déshumaine… Kernal pouvait être envisagé comme une « matrice » pour un personnage encore à construire. »
Dans Villa Vortex, y a-t-il plusieurs mondes ?
Lemant : Dantec a découpé le livre en 4 mondes + 1. Il a divisé l’intrigue (enquête autour d’assassinats de jeunes filles = examen de la fin des temps) en plusieurs segments, pour les distribuer aux différents personnages qu’incarne le flic Georges Kernal. Il y a plusieurs mondes parce qu’il y a plusieurs Kernal. Il mène plusieurs existences, parfois en même temps.
Il est inspecteur, romancier, journaliste, junkie, justicier, et se dédouble à l’occasion pour nous faire voir le monde sous une perspective géographique, métapolitique, nouvelle. Pour nous montrer d’autres guerres qui, en fin de compte, ne sont que celle qui n’a jamais pris fin. J’ai écrit quelque part, à propos de Villa Vortex, qu’il s’agissait d’une Lettre du Voyant sur 800 pages. Je ne peux en dire plus sans révéler des éléments essentiels.
Datnowsky : Parle-moi encore de Kernal.
Lemant : Kernal, c’est Dantec. C’est un nom qui apparaît déjà subrepticement dans Les Racines du mal, 8 ans plus tôt. Né le même jour que l’auteur, nom d’origine bretonne, prénom commun aux deux (G. : Georges). La gémellité ne s’arrête pas là. Flic ou écrivain, on est toujours le gardien d’une connaissance noire et secrète, celui qui fouille, qui archive, qui tue ou est tué. Dantec aurait été un bon policier, Kernal est un bon romancier. Ils se rencontrent dans le livre. Maurice Dantec est son propre nègre.
Datnowsky : Les pages sur le D-day, la rencontre avec Wolfman, Nitzos. Si tu devais choisir d’incarner un de ces personnages, lequel choisirais-tu ?
Lemant : Je suis tenté de dire que si j’étais un livre, je serais Villa Vortex.
Datnowsky : Le travail de l’écrivain est de faire accéder le cerveau du lecteur au réel, dixit Dantec, les séphiroths, Digital dogs, code génétique / code numérique, le corps lumineux… Sublimes perspectives. Que peux-tu dire à partir de là
Lemant : David Bowie, la spirale de l’ADN et l’Arbre des Séphiroths dans une même phrase, c’est Villa Vortex. Un océan s’ouvre sous mes pieds. C’est tout le principe que m’évoquait plus haut le mélange des écritures chez Dantec, style et substance. Nous sommes entraînés dans plusieurs livres à la fois. Un polar. Un essai poétique. Une anticipation sociale. Un pamphlet historique. Un exercice de style. Un film de Science-Fiction. Un testament apocryphe. Or ces livres, rédigés par Dantec et formant cette totalité qui porte le nom de Villa Vortex, sont eux-mêmes parsemés çà et là d’extraits, d’exergues… Nous sommes invités à lire, tout en poursuivant notre lecture de cet unique roman, une myriade de livres (c’est-à-dire 10 puissance 4 livres) : j’ai ainsi lu en parallèle L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam, le journal de Léon Bloy, les Hymnes à la Nuit de Novalis, l’Apocalypse de Jean, Giorgio Agamben, etc. – qui renvoient eux-mêmes à d’autres livres, et ainsi de suite – pendant que je lisais Villa Vortex. En même temps, donc. Le dédoublement du lecteur va très loin, et répond à celui de l’écrivain. Les fragments ou allusions partent dans tous les sens, bombardent le cerveau : Heidegger, Blanchot, Kafka, Abellio, Leibniz…
Liber Mundi, « livre monde », livre du monde, est le sous-titre très ambitieux donné par son auteur au roman. Si je mets en relation ta citation et toutes les notions que tu abordes, peut-être puis-je dire que le réel surgit de la profusion des connectiques fournies par Dantec.
Datnowsky : Le pouvoir des nombres ?
Lemant : Dantec nous fait peur, quand il nous interpelle sur le fait troublant que la Bible est un code, un message secret à dé-chiffrer. Quelle est la signification de tout cela, bon sang ? Nous sommes quasiment en mesure de savoir ce que nous révèle le Livre, grâce entre autres à l’enseignement numérique de la Kabbale, que nous rappelle Dantec au beau milieu du roman, et nous humains n’en faisons rien. En même temps, les nombres sont l’apanage du malin. Le diable apparaît dans le récit, double inverti de l’auteur, et écrit lui aussi sa part de l’ouvrage, évidemment. La genèse d’un tel roman emprunte au divin comme au démon.
Datnowsky : Le parallèle entre la Kabbale et l’ADN est stupéfiant dans le roman.
Lemant : Alors, allons plus loin : l’écrivain transcrit son génome en littérature. Villa Vortex, c’est le code génétique de Dantec, ni plus, ni moins.
Datnowsky : L’apparition du Sida a-t-elle entraîné le décryptage du génome humain ? En décryptant le génome on ouvre la boite de pandore ? Que va-t-il en sortir ?
Lemant : La fin, le surhomme, l’âme, Dieu ? Que puis-je répondre à ça ?! Les questions soulevées par Dantec, sa façon bien à lui de (nous) les poser, s’appuyant tant sur sa lecture des Evangiles que celle des grands maîtres du polar, de Dostoïevski à Ellroy par exemple, entraîneront sans doute les prochains romanciers, cinéastes, musiciens, que sais-je ? à tenter des rapprochements inédits, de nouvelles connections, pour approfondir ces idées. Dantec lui-même expérimente ici sur ses livres à venir, on retrouve dans Villa Vortex des virus littéraires qu’il va réinjecter dans American Black Box, ou Artefact.
Datnowsky : Le sang et l’encre…? Notre monde serait littéralement écrit.
Lemant : Artefact, oui, le monde comme un livre qui s’écrit sous nos yeux, en nous, sur nous, par nous, nous sommes le texte et l’auteur : tout cela est déjà très clair dans Villa Vortex. Le monde est cette machination dont parle Dantec, cette mise en scène de l’humanité. Son livre devient un être vivant à part entière, autonome, donc imprévisible quant à sa participation à l’univers, ce complot.
Septembre 2008
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