Art de la guerre monétaire et économique

Charles Gave : Et si on parlait de l’Asie…

Charles Gave : Et si on parlait de l’Asie…

Charles Gave  De temps en temps, il me vient un grand coup de fatigue.

Depuis des années, je m’échine à expliquer à qui veut l’entendre que l’euro était un désastre qui allait détruire tous les acquis européens des cinquante dernières années, que le gouverneur de la BCE est certainement un homme cultivé et tres bien élevé mais un ignoramus en économie, qui pense comme tout bon technorate que la volonté politique peut toujours s’imposer à la réalité économique.

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Dans mes articles du JDF, j’ai indiqué du mieux que je l’ai pu aux lecteurs comment échapper au désastre inévitable, le plus simple étant sans doute de ne pas installer sa tente dans un couloir d’avalanche, c’est-à-dire de ne pas avoir d’obligations d’Etats européens et de les vendre si, par malheur, le lecteur en avait.

Charles Gave : « A partir de maintenant et pour au moins dix ans, les actions vont faire beaucoup mieux que les obligations » (cliquez sur le lien)

Et, du coup, je me fais engueuler par nombre de lecteurs parce que je serais un mauvais citoyen. Pour toutes ces bonnes âmes, dire que la politique suivie par les élites omniscientes qui nous gouvernent avec le talent que chacun peut voir aujourd’hui était débile est assimilable à un crime de haute trahison. Si je comprends bien, critiquer lesdites élites quand le désastre n’a pas eu encore lieu, c’était faire preuve d’un manque de foi, et les critiquer quand il est en cours, c’est être un mauvais citoyen.

Naïvement, je pensais que ma responsabilité première était de protéger les lecteurs contre ce grand prédateur qu’est l’Etat, mais, à l’évidence, je me trompais, ce dont je m’excuse platement. Du coup, je vais parler d’autre chose qui prête moins à controverse et qui pourrait faire gagner de l’argent aux lecteurs.

Je vais vous parler de l’Asie.

Les marchés asiatiques n’ont pas été très porteurs récemment, et pour une raison assez simple : la Chine, le géant local, connaît des poussées inflationnistes très réelles. Derrière cette inflation, une croissance monétaire débridée. La Chine ne s’est pas donné les outils pour contrôler sa masse monétaire, et donc son inflation.

Milton Friedman avait coutume de dire qu’un pays peut maîtriser son taux d’intérêt court, son taux de change ou sa masse monétaire, mais qu’il ne pouvait en contrôler trois sur trois ou même deux sur trois. Il ne peut en contrôler qu’un sur trois, et le choix de l’outil de contrôle est un choix politique.

La hausse de la masse monétaire chinoise – déclenchée par la politique US – est de fait à l’origine DIRECTE des pressions inflationnistes de l’autre côté du Pacifique. Bloquer le taux de change de la Chine par rapport aux Etats-Unis est à peu près aussi idiot que bloquer le taux de change grec vis-à-vis de son homologue allemand, sauf qu’en Grèce cela déclenche la déflation et non pas l’inflation, ce qui est une autre histoire…

Dans un avenir proche, les dirigeants chinois vont donc être obligés de laisser tomber leur taux de change fixe avec le dollar, condition sine qua non d’une baisse de l’inflation en Chine. Ce mouvement devrait se produire dès que les troubles européens se calmeront, les autorités chinoises ayant tendance à ne rien faire quand les marchés financiers en dehors de Chine sont en pleine débâcle, ce qui est bien compréhensible.

Ce jour-là, la monnaie chinoise montera fortement, de concert avec elle toutes les Bourses asiatiques, et l’Asie dans son ensemble entrera dans ce qu’il est convenu d’appeler un scénario de « triple mérite » : les taux de change locaux monteront contre toutes les monnaies ; les taux d’intérêt longs baisseront, l’inflation locale s’écroulant ; les actifs longs (financiers, immobiliers) s’envoleront.

En prévision de ce jour tant attendu, les lecteurs du JDF devraient donc commencer à accumuler en Asie et dès maintenant des valeurs de consommation, des valeurs financières ou des valeurs immobilières.

Ma préférence actuelle irait aux valeurs cotées dans la ville- Etat de Singapour, qui a l’énorme avantage d’être extraordinairement bien gérée par des technocrates locaux.

Comme quoi tous les technocrates ne sont pas incompétents, comme certains esprits chagrins le prétendent.

PAR CHARLES GAVE* | JDF HEBDO | 22.05.2010

*charlesgave@gmail.com

BILLET PRECEDENT : Charles Gave : Quand les bornes sont dépassées, il n y a plus de limites (cliquez sur le lien)

EN RAPPEL :

 

EN COMPLEMENTS  :  La compétitivité mondiale en 2010

L’Institute of Management Development (IMD), en Suisse, vient de publier son étude annuelle sur la compétitivité économique des pays en 2010. Le classement que propose l’institut place en première et en seconde place Singapour et Hong Kong qui détrônent ainsi les traditionnels Etats-Unis. Mais le rapport, en plus de proposer ce nouveau classement de compétitivité 2010, met également en avant l’envolée de la dette ces dernières années dans les pays industrialisés et propose des estimations sur le retour à un niveau acceptable pour la situation budgétaire de ces pays. 

Pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années, les Etats-Unis ne sont plus en tête. Cependant l’écart est suffisamment petit avec ses deux concurrents pour que l’on puisse parler d’un trio à la tête de la compétitivité mondiale : Singapour, Hong Kong et les Etats-Unis. Ces trois pays ont rapidement surmonté la crise, les deux premiers grâce à la place croissante qu’ils occupent dans toute la région asiatique, et les Etats-Unis par la taille de leur économie et leur leadership technologique. Dans les dix premières places se trouvent également l’Australie (5), Taiwan (8) et la Malaisie (10) qui bénéficient également de la forte demande asiatique.
L’Allemagne (16), quant à elle, se place sans surprise à la tête des grandes économies « traditionnelles » telles que le Royaume-Uni (22), la France (24), le Japon (27) et l’Italie (40). La France notamment gagne quatre places par rapport à l’année dernière grâce au secteur des affaires, mais elle reste « gênée » par le poids de son secteur public.
Parmi les nations BRIC, on retrouve la Chine en première place (18), devant l’Inde (31), la Russie (38) et la Russie (51). Tandis que la Chine et l’Inde n’ont pas été touchées par la récession, le Brésil et la Russie ont souffert de la hausse des prix des matières premières.

L’étude souligne également l’envolée de la dette. En 2010, l’endettement moyen des pays du G20 devrait monter à 106% de leur PIB total, contre 76% en 2007. Mais les estimations de l’institut quant à la réduction de la dette se base sur une croissance pour les prochaines années égale aux dix dernières années, sans prendre en compte la crise financière. Elles sont donc optimistes avec la France, par exemple, qui devrait avoir abaissé sa dette sous la barre des 60% du PIB en 2029 ou la Grèce en 2031. Le Japon sera le pays qui rencontrera le plus de difficultés à atteindre cet objectif, puisque toujours d’après l’étude, celui-ci sera atteint en 2084.

Sources : Institute of Management Development, Rapport World Competitiveness Yearbook 2010 MAI10

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Singapour : croissance de 15,5% de l’économie au 1er trimestre

Les autorités de Singapour ont indiqué jeudi que la croissance économique de la cité-Etat avait atteint 15,5% sur un an au premier trimestre, une croissance meilleure que prévu aiguillonnée pricipalement par une forte demande mondiale pour l’électronique. 

Le produit intérieur brut (PIB) de Singapour a augmenté de 38,6% au premier trimestre par rapport au trimestre précédent, a indiqué le Ministère du commerce et de l’industrie.

Selon les estimations initiales du gouvernement données en avril, la croissance du PIB au premier trimestre 2010 atteignait 13,1% sur un an et 32,1% par rapport au trimestre précédent.

Pour le Ministère du commerce et de l’industrie, cette croissance est principalement due à une hausse de 32,9% sur un an des résultats du secteur manufacturier notamment une ferme demande pour les produits électroniques.

Source AFP mai10

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Singapour, rencontre avec un vrai keynésien, par Alain Frachon

LE MONDE | 20.05.10 |  

Pour rencontrer le dernier des vrais keynésiens, il faut aller loin de l’Europe, quelque part à l’extrême pointe sud du détroit de Malacca. A Singapour. Il s’appelle Lee Hsien Loong. Il est premier ministre. Il reçoit à l’Istana, élégante demeure blanche des anciens gouverneurs britanniques, posée sur un gazon à la verdeur tropicale. 

M. Lee est grand, distingué, courtois. Il observe sobrement, presque avec humilité : « Nous nous sommes plutôt bien sortis de la crise. » Il n’y a pas une once de condescendance dans le propos tenu au visiteur venu de France. Pourtant, le message devrait intéresser tous les Européens. 

C’est celui des leçons à tirer d’une débâcle financière, quand la gueule de bois fait encore mal. Passé le tsunami qui ravagea leurs finances en 1997, nombre de pays d’Asie, soumis au plus diététique des menus du Fonds monétaire international (FMI), se sont juré : « plus jamais ça ». Plus jamais un niveau d’endettement, public ou privé, qui vous prive de toute marge d’action au premier retournement de conjoncture. « Nous avons constitué des réserves, et encore des réserves », dit M. Lee. 

Quand la crise 2008-2009 a frappé, Singapour a été le premier pays touché en Asie du Sud-Est. L’île-Etat est l’économie la plus puissante de la région. Singapour est l’un des plus grands ports du monde, le noeud du trafic régional, un gigantesque supermarché, un centre financier qui rivalise avec Hongkong, une industrie manufacturière de pointe – un PNB par tête de l’ordre de celui de la France. Une faiblesse : avec 5 millions d’habitants – dont près d’un quart sont des immigrés, de luxe ou du bas de l’échelle -, Singapour dépend totalement de la conjoncture extérieure

Forte depuis le début des années 2000 (une moyenne de 7 %), la croissance s’est effondrée en 2008. Elle a repris en 2009 ; elle est franchement de retour cette année. « Nous avons puisé dans nos réserves, dans les provisions budgétaires accumulées précédemment », explique M. Lee. Et, contrairement à ce qui s’est passé en 1997, la variable d’ajustement – pour reprendre l’aimable expression des économistes – n’a, cette fois, pas été l’emploi : « L’Etat a pris en charge une partie des prélèvements pesant sur les entreprises ; en contrepartie, celles-ci, nationales et étrangères, ont pris en 2009 un engagement de non-licenciement. » L’Etat avait les moyens. 

C’est du John Maynard Keynes (1883-1946) dans le texte. Le Britannique, père de la macroéconomie moderne, préconisait : surplus budgétaires mis de côté par beau temps, dépenses publiques généreuses les jours pluvieux. L’Europe a oublié la première partie de la leçon. 

Certes, indique M. Lee, rencontré à l’invitation de la Singapore International Foundation, « nous avons eu un déficit budgétaire de 4 % de notre produit industriel brut (PIB) en 2009 ». 

Horreur ! « Je sais, je sais, je suis presque dans les critères de Maastricht, rigole M. Lee, mais, pour nous, c’est un déficit important. Nos finances publiques enregistrent en moyenne un léger excédent annuel, de l’ordre de 2 % du PIB. » 

Le premier ministre glisse, modeste : « Singapour n’a pas de dette nationale, nous émettons quelques bons du Trésor, pour le principe, pour constituer une réserve » – être présents sur ce marché, en somme… 

On fera valoir que Singapour n’est pas un Etat-providence à l’européenne. Objection à moitié recevable. Ancienne colonie britannique indépendante depuis 1962 – juste après la Malaisie voisine -, Singapour n’est pas adepte du libéralisme économique – l’obsession du « moins d’Etat ». Tout le contraire. Le succès singapourien, c’est du colbertisme autoritaire : l’Etat dirige le capitalisme, oriente les grands investissements, décide d’une partie du niveau de l’épargne privée. 

L’Etat singapourien est l’émanation d’un régime de démocratie limitée. L’espace des libertés politiques y est encore des plus restreints. Le modèle a été façonné par Lee Kuan Yew. Père de l’actuel chef du gouvernement, aujourd’hui âgé de 88 ans et gratifié du titre de « mentor minister », Lee Kuan Yew a fondé le Singapour moderne. Celui-ci émerge lorsque la Fédération malaise, formée en 1963, se scinde en 1965 : d’un côté, la Malaisie à majorité malaise ; de l’autre, Singapour à majorité chinoise (75 %). 

En 2010, Singapour, avec 3 % de chômeurs, connaît le quasi-plein-emploi. Ici, tous les clichés « asiatisants » sont vrais : dynamisme, optimisme, inégalités, faim de succès, etc. Doublé de la leçon de finances publiques reçue au palais de l’Istana, ce tableau devrait laisser le visiteur venu d’Europe – vous savez, ce continent en déclin et quasi-faillite financière – dans un état d’accablement prononcé. Bon pour se consoler à la Tiger, l’excellente bière locale ! Pas tout à fait. 

Car il faut aussi aller en Asie pour saisir l’importance de l’Europe. Premier partenaire commercial de l’Asie du Sud-Est, l’Union européenne y est aussi le premier investisseur, devant la Chine et les Etats-Unis – dans cet ordre. 

La crise de l’euro fait la « une » de la presse, les malheurs de l’union monétaire font plonger les Bourses d’Asie. « La récession en Europe pèse sur nous, dit M. Lee. Nous exportons plus en Europe qu’aux Etats-Unis. Si la demande faiblit durablement chez vous, cela affectera l’économie mondiale, c’est mauvais pour nous. » 

L’Europe est un contrepoids souhaité au géant chinois, qui suscite à la fois enthousiasme et crainte. L’économie de la Chine a contribué à une rapide sortie de crise. Mais la montée en puissance de Pékin inquiète aussi. Complexe, la relation sino-américaine est en devenir. Il y a une place à occuper. Mais « vous nous délaissez un peu, note M. Lee, maniant l’euphémisme. On a le sentiment que, pour l’Europe, l’Asie, c’est la Chine et le Japon, et c’est tout ». 

Depuis combien de temps un président français ne s’est pas rendu dans la région, dans le bouillonnement d’une Asie du Sud-Est en croissance ? Depuis longtemps.

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