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Raghuram Rajan: « Nous sommes en train de créer un capitalisme pour les faibles »

Raghuram Rajan: « Nous sommes en train de créer un capitalisme pour les faibles » 

  

« Nous voulons tous être des capitalistes quand les choses vont bien. Mais dès que le vent tourne, tout le monde vire socialiste. La démocratie doit s’attacher à limiter la douleur, pas à la supprimer. Sinon, on envoie de mauvais signaux au système capitaliste »

 Nous sortons à peine d’un krach que Raghuram Rajan, ex-économiste en chef du Fonds Monétaire International (FMI), tire à nouveau la sonnette d’alarme.

PLUS DE RAGHURAM  RAJAN EN SUIVANT :

  Quand Raghuram Rajan (47 ans), ex-économiste en chef du FMI, met en garde, mieux vaut écouter. En août2005, l’Indien a plombé l’ambiance, lors d’une des dernières fêtes officielles d’Alan Greenspan, ancien président de la banque centrale américaine. Devant l’assistance huppée de la conférence estivale de la Federal Reserve, à Jackson Hole, Rajan n’a pas hésité à jouer les Cassandre en évoquant les risques du secteur bancaire. La croissance effrénée du marché des dérivés du crédit (notamment les « credit default swaps »), les prêts octroyés trop facilement, les dérives du système de rémunération dans le secteur financier: tout cela inquiétait Rajan. « Il y a de quoi déclencher une crise financière sans précédent. »

Les événements lui ont donné raison. Aujourd’hui, l’horizon se dégage. Mais l’expert, dans son récent ouvrage « Fault Lines: How hidden fractures still threaten the world economy », prédit une nouvelle catastrophe. « D’accord, les autorités et les banques centrales ont fait du bon travail de par le monde. Elles ont évité le retour de la Grande Dépression. Mais personne n’a le courage de démanteler les programmes de soutien. Et cela peut nous mener à une nouvelle crise. »

En 2003, vous avez publié « Saving Capitalism from the Capitalists ». L’objectif que vous formuliez dans cet ouvrage n’a pas été atteint.

Raghuram Rajan: Non. Mais nous ne pouvons pas affirmer sans plus que le capitalisme a échoué. Il faut plutôt dire que la crise a attiré l’attention sur quelques questions cruciales. Comment le comportement du secteur privé a-t-il pu déraper au point de déboucher sur une crise financière d’une telle ampleur? Pourquoi la crise a-t-elle surtout frappé le monde industrialisé?

Votre nouveau titre « Fault Lines » répond-il à ces questions? (Le livre est sorti quelques semaines après cette interview, ndlr.)

Rajan: Oui. Je crois que la crise l’a prouvé: le secteur privé quitte systématiquement le droit chemin. Et systématiquement, au point que nous ne pouvons plus en rechercher la cause dans le seul secteur privé. Ce sont les interactions entre le privé et l’État qu’il convient d’incriminer.

Pouvez-vous nous expliquer?

Rajan: Des forces politiques aux ramifications profondes sont à l’œuvre. Elles orientent la stratégie publique dans une direction dont le secteur privé ne peut qu’abuser. Laissez-moi vous donner un exemple.

Aux États-Unis, depuis des années, les inégalités de revenus se creusent. Cela s’explique par l’échec de notre système d’enseignement. Celui qui ne peut pas suivre est condamné à un emploi mal payé, sans perspectives d’avenir. Les politiciens savent très bien que l’enseignement ne fonctionne pas et nécessite une réforme profonde. Mais au lieu de cela, ils ont choisi la solution de facilité. Ils ont lancé des programmes pour aider les ménages moins favorisés à devenir propriétaires de leur logement.

Est-ce à dire que le secteur financier n’a fait que profiter de l’occasion offerte par les autorités?

 Le secteur financier cherche toujours des moyens pour gagner de l’argent. C’est naturel! Et le moyen le plus facile, c’est d’abuser des gens ou des organismes qui en ont. Dans le cas qui nous occupe, je songe à l’administration américaine et à sa volonté de promouvoir l’immobilier de logement. Mais il y a aussi les institutions publiques qui, pendant des années, ont engrangé des surplus budgétaires avant de les investir dans des placements… un peu plus rentables que les autres. Les banques allemandes, exemple classique, se sont jetées comme un seul homme sur les titres hypothécaires américains.

La crise aurait-elle donc été plus légère si l’argent n’avait pas abondé à ce point?

Rajan: En effet. Ces flux financiers colossaux ont eu raison du système. Et si vous me le demandez, oui, les banquiers ont tout vu venir.

Mais je ne crois pas que nous devions en faire les seuls responsables. « Les banquiers se sont montrés trop avides », clame-t-on maintenant. Mais est-ce vraiment nouveau? Ce sont les causes premières qu’il faut rechercher.

Dans quelle mesure l’a-t-on fait après la dernière crise?

Rajan: La riposte immédiate des décideurs a été excellente. Ils nous ont sauvés d’une nouvelle dépression. Mais à présent, je m’inquiète. Des questions fondamentales restent sans réponse. L’État doit-il intervenir sur le marché immobilier? Après une crise, la Federal Reserve doit-elle maintenir ses taux d’intérêt aussi longtemps à des niveaux très bas? C’est surtout cette dernière erreur qui est grave. Les moments de panique sont passés. J’espère qu’ils ne vont pas répéter l’erreur de 2002-2004. Avec une politique monétaire trop souple, la Fed encourage la répétition des erreurs du passé, la prise de risques excessifs.

Le système bancaire n’est-il pas trop fragile pour résister à des taux d’intérêt élevés?

Rajan: Non. Cela permet de rétribuer les banquiers aux frais des épargnants. Le faible niveau des taux incite bien plus les banquiers à prendre des risques que les bonus extravagants qu’on critique tant actuellement.

Estimez-vous qu’on parle trop de ces bonus?

Rajan: Vous savez, le secteur financier a pour vocation de gagner de l’argent. Comment demander à Goldman Sachs de se préoccuper du social? Le bénéfice occupe une place centrale dans le capitalisme. C’est à l’État qu’il appartient de créer un environnement où les banques ne pourront pas nuire à la société.

L’administration Obama va-t-elle prendre les mesures qui s’imposent?

Rajan: Le plan provisoire de réforme de la surveillance du secteur financier comporte de bons éléments. Je suis moins partisan de ces efforts incessants visant à maintenir à flot le marché du logement. L’État se contente d’ouvrir ses caisses. Cela a pour effet de maintenir les prix de l’immobilier à un niveau artificiellement haut.

Obama aurait-il dû laisser la bulle se vider?

Rajan: La bulle va de toute façon se vider dans les cinq à dix ans et le prix de l’immobilier américain va baisser, je crois. On ne fait que reporter une décision douloureuse. Mais, à un moment donné, il faudra bien s’y résoudre. Nous sommes en train de créer un capitalisme pour les faibles, un capitalisme sans conviction. Nous voulons tous être des capitalistes quand les choses vont bien. Mais dès que le vent tourne, tout le monde vire socialiste. La démocratie doit s’attacher à limiter la douleur, pas à la supprimer. Sinon, on envoie de mauvais signaux au système capitaliste.

Quels sont les risques?

Rajan: Le risque, c’est que les sauvetages sur fonds publics deviennent une habitude.

Comment voulez-vous que les banques ou les pays se comportent correctement à l’avenir, si nous les sauvons systématiquement au premier grain?

Si je vous entends bien, il aurait fallu laisser sombrer la Grèce?

Rajan: Je pense qu’aucun politicien n’aurait le courage de laisser la Grèce se débrouiller seule.

À mon avis, pourtant, c’est ce qui serait le mieux pour le peuple grec: réaménager la dette, admettre que vous n’avez pas les moyens de tout rembourser. Autrement, la Grèce est condamnée à trois ou quatre ans de croissance très faible.

Plutôt que de reporter la décision douloureuse à plus tard?

Rajan: Exactement. Les politiciens espèrent que le réaménagement de la dette pourra intervenir à un moment plus serein. Dans 2 ou 3 ans, quand les marchés seront peut-être un peu calmés. Mais ils se leurrent eux-mêmes. Les spéculateurs savent que ce report n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois.

Vous semblez pessimiste…

Rajan: Nous sommes à la veille d’une période très difficile. La mondialisation et le progrès technologique sont des défis considérables. Il faut y ajouter une crise gigantesque, sans parler des problèmes démographiques. Par-dessus le marché, je m’inquiète des inégalités mondiales, entre les pays qui produisent d’importants surplus et ceux qui souffrent de vastes déficits. Une approche globale s’impose. À défaut, nous n’arriverons à rien. Mais quelle institution peut s’en charger? Le G20? De belles paroles, et c’est tout! l

Raghuram Govind Rajan étaient « le conseiller et le directeur économiques de la recherche » (économiste principal) au Fonds monétaire international à partir de septembre 2003 jusqu’à à janvier 2007. Il a remplacé Ken Rogoff au FMI en septembre 2003. Il était le plus jeune individu pour tenir la position (commençant à l’âge de 40).

En 2003, il était également le gagnant inaugural du Prix noir de Fischer attribué par Association américaine de finances pour la recherche originale exceptionnelle dans les finances.

Début 2007 Rajan est revenu à l’école graduée des affaires au Université de Chicago là où il est l’Eric J. Professeur distingué de service de Gleacher des finances [1].

source echo juin10

EN COMPLEMENT : Les Etats-Unis apparaissent incapables de relancer l’emploi. Mais ils sont surtout incapables d’adapter leur politique économique aux nouveaux cycles. par  Raghuram Rajan

 Les politiques monétaires et budgétaires aux Etats-Unis, à la fois au cours de cette récession comme de celle de 2001, ont été parmi les plus complaisantes du monde industriel. Au moment où je rédige cet article, le Congrès planche sur encore un autre projet de loi pour «l’emploi». John Taylor de l’université de Stanford attribue en effet la récente crise financière à une politique monétaire excessivement stimulatrice vers la fin du mandat de directeur de la Réserve Fédérale américaine d’Alan Greenspan. Pourquoi la politique américaine est-elle si complaisante?

Une des raisons principales à cela est le profond changement dans la nature des cycles américains de reprise économique. De 1960 jusqu’à 1991, ces cycles étaient habituellement rapides aux Etats-Unis. A partir du creux récessionnaire, la période entre la reprise et les niveaux de production pré-récession durait en moyenne moins de deux trimestres et le marché de l’emploi se reprenait en huit mois.

Mais les cycles de reprise économique après les récessions de 1991 et 2001 furent différents. En 2001, par exemple, il ne fallut que trois mois pour assister à la reprise des niveaux de production, mais 38 mois pour celle du marché du travail. La reprise actuelle semble être tout aussi lente à recréer de l’emploi.

Certains économistes estiment que, contrairement aux cycles de reprise passés, au cours desquels les travailleurs qui avaient été mis au chômage étaient repris, les pertes d’emploi depuis 1991 semblent plus durables. Les travailleurs au chômage devaient se trouver des emplois dans d’autres secteurs d’activité, ce qui demandait plus de temps et de la formation. D’autres suggèrent que l’internet a permis aux entreprises d’embaucher plus facilement. Donc, plutôt que d’embaucher dans la panique, dès les premiers signes d’une reprise, par crainte d’être incapable de le faire plus tard et de perdre des ventes, les entreprises préfèrent s’assurer que la reprise est bien établie avant d’alourdir leur masse salariale. Quelle que soit l’explication retenue, il n’en reste pas moins que les Etats-Unis sont singulièrement incapables de relancer l’emploi.

 Les allocations chômage ne sont versées habituellement que pendant une période de six mois. Et dans la mesure où la sécurité sociale est rattachée à l’emploi, perdre son emploi implique aussi la perte des bénéfices liés à un plan de santé abordable. Des périodes d’indemnisation de courte durée étaient peut-être appropriées lorsque les reprises étaient rapides et le marché du travail généreux car la crainte de perdre ces allocations avant de trouver un nouvel emploi pouvaient inciter les travailleurs à rechercher plus assidûment un travail. Mais dans la mesure où peu d’emplois sont créés, une incitation positive est devenue source de grande anxiété. Même ceux qui ont gardé leur emploi craignent de le perdre et de se retrouver à la dérive. Les responsables politiques font fi de l’anxiété populaire à leurs risques et périls. Bien qu’ayant remporté une guerre populaire en Iraq, beaucoup pensent que le Président George H.W. Bush doit sa défaite au fait d’avoir sembler totalement déconnecté des difficiles réalités qu’endurait son peuple à la suite de la récession de 1991.

Cette leçon a depuis été parfaitement intégrée. La reprise économique ne dépend que de l’emploi, pas de la production, et les responsables politiques sont d’accord pour relancer l’économie, à la fois en termes budgétaires (réductions d’impôts ou dépenses publiques) et monétaires (en baissant les taux d’intérêt à court terme) jusqu’à la reprise du marché du travail. En théorie, c’est cela la démocratie: lorsque les politiques gouvernementales répondent aux besoins du peuple. En pratique, cependant, la pression de l’opinion publique à agir vite fait que les politiques contournent plus ou moins maladroitement les procédures habituelles de contrôles et de contrepoids du processus décisionnaire.

Les politiques de dépenses à long terme et les politiques fiscales sont promulguées sous couvert d’urgence et le parti au pouvoir au moment de la récession parvient alors à faire passer ses intérêts en priorité. Une grande partie des décisions qui sont votées en faveur de la relance n’a que peu d’incidence sur les créations d’emplois mais des effets négatifs à long terme sur les finances publiques.En 2009 par exemple, le plan de relance mis en place par l’administration Obama comprenait quelques milliards de dollars alloués à la recherche sur le cancer, en dépit du fait que les recherches de ce type sont peu pourvoyeuses d’emplois directs et durent très longtemps – bien au delà d’une reprise, même prolongée.

Toute aussi nocive pour la santé économique est la nouvelle tendance consistant à ramener les taux d’intérêts aux alentours de zéro et à les y maintenir pour une période prolongée. Il n’est pas prouvé que le maintien des taux d’intérêt à court terme aux alentours de zéro (par rapport à des taux d’intérêts simplement faibles) soit une incitation supplémentaire pour encourager les entreprises à créer des emplois lorsque les forces économiques en présence les en dissuadent. Mais des taux à zéro maintenus de manière prolongée peuvent générer des activités peu avouables. Les foyers et les gestionnaires de portefeuille, par exemple, hésitent à laisser l’argent dans des fonds du marché monétaire sûrs et cherchent plutôt à investir sur des valeurs à la maturité plus longue et aux risques plus élevés aussi longtemps qu’ils offriront des profits supérieurs. De la même manière, la faiblesse des taux d’intérêt américains (et plus généralement des pays industrialisés) a boosté les valeurs et les prix de l’immobilier des marchés émergeants, préparant ainsi leur chute (comme l’a récemment démontré la réaction sécuritaire après les bouleversements financiers en Europe).

De plus, même si les entreprises aux Etats-Unis n’embauchent pas, les entreprises ailleurs le font. Le taux de chômage au Brésil, par exemple, n’a jamais été aussi faible depuis des décennies. Si la Fed acceptait enfin d’assumer ses responsabilités de fait en tant que banque centrale du monde, elle devrait bien finir par admettre que sa politique de taux n’est pas propice à une croissance mondiale stable. Quand bien même la Fed maintiendrait ses taux à des niveaux bas, plutôt qu’au niveau zéro, source de panique, elle resterait complaisante. Et cela inciterait moins les épargnants à rechercher des profits à tout prix, ce qui permettrait d’éviter l’instabilité financière. Les responsables politiques ne vont pas cependant rester sans rien faire si la Fed tente de remonter ces taux. Leur raisonnement – et celui de le Fed – est fondé sur l’idée erronée que les taux bas sont bons pour les emplois et que par voie de conséquence, des taux encore plus bas doivent l’être encore plus.

De nouvelles études sur les risques et l’inflation de la valeur des actifs induits par des politiques de taux ultra bas devraient finir de convaincre les analystes de la Fed de modifier leur position. Mais si les responsables politiques deviennent moins obsédés par l’emploi, peut-être devrions nous commencer à débattre de savoir si la reprise sans emplois est un phénomène durable et si le filet de sécurité américain, conçu pour une autre ère, a besoin d’être modifié. (RR)

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