Agences de Notation

Georges Ugeux : ‘Nous courons vers une nouvelle crise financière »

 Georges Ugeux : ‘Nous courons vers une nouvelle crise financière »

  Pour Georges Ugeux, banques et spéculateurs nous mènent droit à une nouvelle catastrophe.

Sur son blog, Georges Ugeux, ancien vice-président de la Bourse de New York, remet en question les agences de notation. La décision d’abaisser la note de l’Espagne et de la Grèce à une semaine d’intervalle n’est pas justifiée selon lui, et ne fait qu’aggraver davantage la situation de ces pays. Ugeux déplore aussi le lobby bancaire sur les prochains tests de résistance du secteur. Un lobby qui, selon lui, va trop loin et empêche les pays européens de s’attaquer à leur déficit budgétaire gigantesque.

ENTRETIEN

Moody’s vient d’abaisser d’un cran la note de l’Espagne. Durant la crise des subprimes, le rôle des agences de notation a été pointé du doigt pour avoir aggravé la situation. Est-ce qu’elles ont compris la leçon?

Georges Ugeux: Moody’s s’est toujours montré agressif. En général, ceci se traduit de deux manières: d’une part, l’agence de notation intervient lorsque le marché se déteriore. Et, d’autre part, lorsqu’elle détériore la note d’un émetteur, ceci provoque un effet négatif supplémentaire. Ici, la note de la Grèce et de l’Espagne a été dégradée alors que les Bourses de ces pays s’inscrivent en retrait. Je suis critique sur cette attitude. A ce jour, je n’observe pas une énorme déterioration des finances de ces pays qui justifie une dégradation de leur note de crédit. Ces pays tentent au contraire de remettre de l’ordre dans leur situation. Et je rappelle que la nature de leurs problèmes est différente: la Grèce souffre d’un problème de finance publique et de politique sociale laxiste. L’Espagne a été touchée par une crise immobilière qui se répercute sur son secteur bancaire, comme en Irlande. Cette différence se reflète mieux sur le marché obligataire. Là où la Grèce paie 12% pour ses nouvelles obligations, l’Espagne ne doit en consentir que 6%.

La situation financière des pays périphérique de la zone euro reste préoccupante. Quelles solutions s’offrent à ceux-ci?

Ugeux: Il n’y en a pas 36 pour les pays européens. Il faut restructurer la dette. On ne peut maintenir une situation où les taux d’intérêt à court terme s’affichent à 12% et ceux à long terme à 5%. Ceci crée un effet boule de neige, qui ne fait qu’agraver les problèmes des ces pays. Or, la résistance pour une restructuration de la dette est double. D’une part, les pays ne veulent pas pour une question d’honneur. C’est une erreur. Historiquement, les pays qui ont restructuré leur dette ont rétabli leur crédibilité. Ce fut le cas il n’y a pas si longtemps pour l’Angleterre et l’Italie. D’autre part, nous assistons à un lobby des banques qui ont une frousse incroyable de devoir amortir ceci dans leurs bilans. Si une restructuration de la dette étatique survient, les banques vont perdre de l’argent. Alors, elles essaient de freiner la procédure.

Vous êtes critique sur les prochains tests de résistance des banques européennes. Pourquoi?

Ugeux: La fonction d’un test de résistance est de donner aux investisseurs des indices sur la solidité financière des banques. Le précédent test n’a servi à rien. Il était trop laxiste. Or, on vient d’apprendre que les banques se sont livrées à un lobby intensif pour diluer certains critères essentiels de ces tests. L’Europe va recommencer le même échec. Mais si on combine des stress tests faibles et une résistance à la restructuration de la dette des pays périphériques, ceci donne un cocktail explosif. On n’essaie pas de résoudre le problème, on le repousse dans le futur. Ceci revient à mettre les marchés européens et mondiaux dans une situation de crise. En d’autres termes, nous courons vers une nouvelle crise financière.

Les prix de l’énergie et des denrées alimentaires ne cessent de grimper. Ceci risque de compliquer la tâche des Etats dans leur gestion de leur crise de la dette.

Ugeux: Si l’inflation revient, ceci va conduire à une hausse des taux d’intérêt et une baisse de la valeur des actifs financiers. Le prix du riz a été multiplié par trois en trois ans. Mais si on se penche sur les stocks de riz, on se rend compte qu’ils sont détenus par la spéculation. Si on veut connaître le même type de problèmes sociaux qu’au Moyen Orient, il faut laisser faire la spéculation. Les gens vont sortir dans la rue s’ils sont désespérés.

Si l’on court vers une crise financière combinée à une inflation, ceci devient un phénomène social et économique, une véritable bombe à retardement. Alors, les négociations de marchands de tapis entre l’Union européenne et les banques pour atténuer les mesures sur le secteur sont ridicules.

Nous ne pouvons plus laisser courir notre dette?

Ugeux: Sur dix ans, le rapport moyen entre la dette et le Produit Intérieur Brut des pays développés du G20 est passé de 50 à plus de 100%. Celui des pays émergents reste, lui, à 40%. Nous vivons au-dessus de nos moyens. Les prix de l’immobilier n’ont plus aucun sens. Cette situation divise la société entre ceux qui ont et ceux qui n’ont plus. On joue ici surdes choses fondamentales, sur un phénomène de paupérisation générale.

Voyez-vous un détonateur à cette crise?

Ugeux: Si la contagion de la dette souveraine se propage à l’Italie, dont la dette est six fois supérieure à celle de la Grèce, et que les tensions au Moyen Orient atteignent l’Arabie Saoudite, je ne sais pas où on va…

Interview par Jennifer Nille /l’echo mars11

Laisser un commentaire