Généralités et Inclassables

La formidable histoire de la pensée économique

La formidable histoire de la pensée économique

L’histoire de la théorie économique est un champ de lecture passionnant si elle se comprend comme une histoire des idées. L’économiste norvégien Agnar Sandmo1 nous offre ce plaisir rare, une lecture des théories économiques sereine, structurée et sans concessions

 Son dernier ouvrage montre une fois de plus que la science économique peut se passer du formalisme mathématique sans perdre de sa force déductive.

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Son récit nous mène de Turgot et Hume à Adam Smith, Keynes et finalement les derniers Prix Nobel dans une une approche purement chronologique. Certains commentateurs regretteront que l’on se penche sur «de fausses opinions d’hommes décédés». C’est oublier un peu vite que l’économie est une discipline en changement permanent, que l’intérêt culturel justifie ce plongeon dans l’histoire et qu’il nous permet aussi de mieux comprendre le présent. Certes les économistes sont le plus souvent en désaccord entre eux. Les calembours ne manquent pas à ce sujet, y compris sur les fondements théoriques.

Cette cacophonie semble limiter l’idée même d’un progrès de cette discipline. Sandmo s’insurge avec raison contre cette idée. Son argumentation repose sur deux points, l’approfondissement et l’élargissement de la science économique.Les fondements logiques de l’économie ont en effet été renforcés. Les exemples abondent. Mais nous retiendrons l’étude des marchés avec une information asymétrique. Un autre domaine concerne la macroéconomie et les recherches sur la concurrence imparfaite, enrichie par exemple avec la théorie des jeux.

Quant à l’élargissement de l’économie, il se traduit par l’émergence d’une multitude de nouvelles spécialités qui ont rapproché l’économie de la réalité, de l’économie de la santé à celle de l’environnement en passant par la finance.

Cet approfondissement et cet élargissement ont surtout redonné naissance à l’analyse des institutions. Sans celle-ci, impossible de comprendre le réel. Le débat sur le système économique et le rôle respectif de l’Etat et du marché s’inscrit dans cette perspective. Sandmo y consacre un chapitre et ne manque pas de rappeler que Milton Friedman avait défini le marché comme l’institution destinée à éviter le conflit social. Une thèse qui n’est de loin pas majoritaire aujourd’hui.

Le débat enflammé qui secoue la Suisse sur l’indépendance de la BNS est aussi une question institutionnelle. Thomas Held a sans doute raison. La critique de la BNS est, selon l’ancien directeur d’Avenir Suisse, la réponse à la redéfinition actuelle des principales institutions du pays dans un environnement politique en mutation. La polarisation du débat politique et l’absence de majorité stable au parlement, remettent en question le processus d’encouragement et de soutien des institutions indépendantes issues de la courte phase de libéralisation. En l’occurrence, la BNS joue le rôle de l’arroseur arrosé. Sa volonté d’élargissement de ses prérogatives aurait mieux passé la rampe sans son exercice à la fois raté et non assumé d’affaiblissement du franc suisse.

Cette préoccupation pour les institutions était associée, avant la Seconde Guerre mondiale, au rôle des mathématiques dans l’économie. Elle était même au cœur de ce que l’on a appelé la Methodenstreit entre l’approche allemande de l’économie et l’école autrichienne (Mises, Hayek). Sandmo y consacre d’ailleurs un chapitre.

L’auteur accorde une place considérable à l’approche néoclassique et à Keynes, même s’il évoque brièvement George Akerlof (sur le marché des voitures d’occasion) et Kenneth Arrow (santé) pour insister sur le rôle des institutions. La crise financière aurait pourtant dû permettre de redimensionner leur importance.

La définition même de l’économie employée par Sandmo est néoclassique, à savoir l’étude du comportement humain dans sa relation entre des fins données et des moyens rares. L’économie est alors réduite à un processus d’optimisation.

A notre avis, l’approche «autrichienne» (Hayek, Mises) mériterait une meilleure place, elle qui définit l’économie comme une théorie de l’action et non pas de la décision. L’économie pour Hayek est «un processus qui implique toute une série d’interactions sociales et d’actes de coordination», écrit Jesus Huerta de Soto, dans un ouvrage sur l’école autrichienne 2.

Jesus Huerta de Soto

L’économie est un problème d’utilisation des connaissances dans un cadre dynamique et pas uniquement une question d’allocation des ressources dans un cadre statique, expliquait Friedrich Hayek. Sa vision n’a-t-elle pas été renforcée ces dernières années par la crise financière et les errements des réponses keynésiennes et ces derniers jours par la crise du nucléaire à travers l’illusion d’une planification censée tout maîtriser?

Avec l’école autrichienne l’information est subjective, dispersée et changeante, avec la théorie classique, elle est objective, complète et constante. Le fossé ne peut être plus large. Il en résulte un raisonnement déductif pour l’école autrichienne et mathématique pour l’économie néoclassique. Sandm o s’abstient de prendre parti.

1. Economics Evolving, a History of Economic Thought, Agnar Sandmo, 490 pages, Princeton University Press, 2011.

2. The Austrian School,

Jesus Huerta de Soto, in association with the Institute of Economic Affairs, Edward Elgar Publishing, 2008.

Par Emmanuel Garessus / Le Temps  mars11

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