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Entretien Philippe Simonnot/ Atlantico: Travaillerons-nous moins demain ?

Entretien Philippe Simonnot/ Atlantico: Travaillerons-nous moins demain ?

L’économiste Keynes avait prédit dans les années 1930 que cent ans plus tard, les hommes n’auraient pas à travailler plus de 15 heures par semaine. Manifestement il s’est trompé, et voici pourquoi.

Atlantico : Dans leur ouvrage How much is enough ?, Robert et Edward Skidelsky rappellent que John Maynard Keynes pensait qu’en 2030 le développement économique du monde serait tel que nous n’aurions pas besoin de travailler plus de 15h par semaine. Pourtant la croissance n’a rien changé à la somme de travail des hommes, et il semble peu probable que les choses changent en moins de vingt ans. D’où venait donc l’erreur de Keynes ?

Philippe Simonnot : L’erreur de Keynes trouve son origine dans le keynesianisme lui-même encore tellement vivace dans notre pays (on pourrait même dire que la France, hélas, est le dernier pays keynésien). En effet, c’est à Keynes que l’on doit l’introduction dans le langage économique, voire dans la conception même de l’économie, de termes « macro-économiques » tels que revenu national, produit intérieur brut, demande globale, etc. – termes que l’on va jusqu’à enseigner dans l’enseignement secondaire. Bien sûr, ces termes sont utiles au pouvoir politique qui, en les utilisant à tout bout de champ, donne et se donne l’illusion de maîtriser la vie économique. Or ces concepts sont bâtis de telle façon que des accidents de la route ou des inondations ou des crimes en série augmentent le PIB dans la mesure où ils génèrent un surcroît d’activités pour réparer ou compenser leurs conséquences négatives. En sens inverse, un père ou une mère s’occupant de ses enfants ou faisant le ménage  à la maison n’apparaît pas dans les « comptes nationaux » parce qu’ils sont hors marché. Ainsi des actes ou des accidents qui sont censés nous enrichir, en fait nous appauvrissent, alors que des activités qui contribuent à notre-bien être échappent aux radars de la fameuse « comptabilité nationale ».

Il y a longtemps que l’on est conscient de ces anomalies, mais toutes les tentatives de calculer un véritable « Bonheur National » ont été vouées à l’échec – et pour cause, puisque le bien-être ne peut se situer à ce niveau-là. Dans ce cadre, Keynes ne pouvait raisonner qu’en termes quantitatifs, comme le font aujourd’hui encore la plupart des keynésiens. Pour les biens et services produits en 1930, il n’était pas très difficile de « prévoir » qu’un siècle plus tard, le même résultat pourrait être obtenu avec 15 heures de travail par semaine.

Or la croissance économique est d’abord un phénomène qualitatif. Les produits et services qui en sont issus changent de nature. La voiture ne rend pas le même service que le train ou la charrette à cheval – cette dernière est encore en fonction du temps de Keynes. L’ordinateur personnel ne remplace pas seulement la machine à écrire. Même le téléphone portable est un objet radicalement différent de l’appareil fixe qu’utilisaient nos pères. Pour ne rien dire des nouvelles tablettes. Autrement dit, la croissance économique détruit des biens autant qu’elle en crée, et donc détruit des emplois à peu près autant qu’elle en crée. Et les emplois qu’elle crée ne sont pas les mêmes que ceux qu’elle détruit. C’est le célèbre processus de « destruction créatrice » – terme que l’on doit, non à Joseph Schumpeter comme on le dit, mais à Werner Sombart. On ne voit pas pourquoi elle s’arrêterait.

Chaque année en France – il faut le rappeler – 2 millions d’emplois disparaissent. Le chômage grandit à chaque fois que l’on ne parvient pas à créer un peu plus de 2 millions d’emplois par an. Mais en empêchant ou en gênant la destruction d’emplois par ses actions de retardement, le gouvernement handicape la création d’emplois, car le capital occupé à la préservation d’emplois menacés ne peut être redéployé pour la création d’emplois nouveaux.

Dernière remarque sur ce point : raisonner uniquement en termes de « durée du travail » est déjà trop quantitatif. Le travail en usine, même le plus pénible aujourd’hui, est différent de celui du travail à la chaîne des Temps Modernes de Chaplin, lequel ne serait plus supporté aujourd’hui – sans compter le quasi esclavage auquel étaient soumis les mineurs décrits par Zola.

La non-réalisation de la prévision de Keynes questionne l’utilité de la croissance économique pour l’homme. Pourquoi persistons-nous à produire de la richesse si nous n’en profitons pas réellement ? Que cherchons-nous à satisfaire réellement ?

Du point de vue économique, le bien-être est à considérer au niveau individuel. Quand une personne abandonne d’elle-même à autrui ce qui lui est moins utile ou moins agréable à ce moment-là en échange de ce qui lui est plus utile ou plus agréable au même moment, elle améliore son bien-être. Son partenaire à l’échange voit aussi sa situation s’améliorer. L’échange libre est un jeu gagnant-gagnant – loi universelle qui explique l’essor foudroyant du commerce entre des nations qui ne partagent ni la même culture, ni les mêmes mœurs, ni le même droit, à condition que ce commerce ne soit pas entravé. A noter que même international, un tel commerce reste un échange entre, non pas des nations, mais entre des entités individuelles.

Selon le dicton, le commerce adoucit les mœurs. Keynes le dit lui-même : il vaut mieux torturer son compte en banque que son voisin. Historiquement, le capitalisme a connu son essor en Europe après les horreurs des Guerres de Religion quand on s’est aperçu qu’il valait mieux abaisser les objectifs que l’on assignait à la société : non plus l’obéissance à telle loi divine, mais la poursuite d’intérêts prosaïques. Malheureusement, la passion guerrière a repris le dessus. Les vertus bourgeoises auxquelles on s’était résigné avec le mot d’ordre « enrichissez-vous » ont été à nouveau ridiculisées, les héros armés et cuirassés derechef montés sur les pavois. Il s’en est suivi un nouveau cycle sanglant, de 1870 à 1945, avant le retour de la marchandisation et de l’homme unidimensionnel, un autre mot pour homo economicus. Mais, l’adieu aux armes est provisoire. Et la richesse finit par ennuyer. Le bonheur n’est pas toujours dans le pré, ni derrière le comptoir, ni dans les coffres bancaires. Pour des générations entières, il fallait aller le chercher au « champ d’honneur ». Toutes les guerres sont saintes même quand elles ne sont pas déclarées telles.

Cela dit, une économie pompée à près de 50% par des prélèvements obligatoires ne peut évidemment pas apporter tout le bien-être qu’elle promet et génère forcément de l’insatisfaction. La richesse que nous produisons est en partie confisquée. Rendons de la liberté à nos concitoyens et ils retrouveront du goût pour le travail et du sens à leur vie.

Car le développement économique apporte le bien-être  s’il est fondé sur la liberté  – et non sur la contrainte. A terme, le développement économique ne peut se passer de liberté, la contrainte est contre-productive. Les économies dirigées se sont toutes effondrées quand elles étaient en concurrence avec l’échange libre. Mais l’homme est ainsi fait qu’il ne met pas souvent la liberté au premier plan de ses valeurs. Même dans un pays qui a pourtant inscrit la liberté sur le fronton de ses monuments, la liberté n’est pas toujours la première des exigences du peuple, qui aime s’abandonner aux délices de la servitude volontaire – pour reprendre l’immortelle formule de La Boétie.

Si le monde entier parvenait à un même niveau de prospérité économique, les prédictions de Keynes pourraient-elles se réaliser ? Parviendrons-nous un jour à travailler moins ? Pourquoi ?

Il faut dire que la richesse est un piège qui rend l’oisiveté coûteuse. Au moment où l’on passe du travail au loisir ou du loisir au travail, il y a équivalence de valeur entre le temps de travail et le temps de loisir. Comme il est difficile de donner une valeur marchande au temps passé à ne rien faire, on va se servir de la valeur du travail pour évaluer le loisir. Ainsi le prix d’une heure de loisir est-il devenu le revenu que l’on aurait gagné si on l’avait consacrée à travailler, ou encore la consommation à laquelle on renonce en ne travaillant pas. Il suit de là ce paradoxe : plus vous gagnez en travaillant, plus votre loisir vous coûte cher. Les très riches sont inquiets, non pas pour le sort de leur cassette comme Harpagon, mais inquiets au sens propre du terme parce que le farniente représente  pour eux beaucoup d’argent perdu. Le « surmenage » des dirigeants et des cadres supérieurs s’explique par l’appât d’un gain supplémentaire. Mais personne ne les empêche de modifier leur échelle de valeur. Plus généralement, chacun devrait être libre de choisir le nombre d’heures de son travail et l’âge du départ à la retraite.

Une économie sans croissance et prospère à la fois relève-t-elle totalement de la fiction ? Une situation de stabilité économique permanente est-elle envisageable ?

Ce qui se profile à l’horizon 2050, c’est la stabilisation de la population mondiale autour de 9 milliards. Une grande nouveauté par rapport à la croissance démographique des mille dernières années. On ne sait rien d’un tel monde dont on voit seulement se dessiner les prodromes, principalement le vieillissement. Pour certains pays, notamment en Europe, ou dans l’ex-Union Soviétique, le déclin démographique a déjà commencé.  On ne peut pas dire que cela signifie moins de travail pour les jeunes. Au contraire ! Plus nombreux les inactifs par rapport aux actifs, plus les travailleurs devront être les actifs…La fin du travail n’est pas pour demain.

Propos recueillis par Gilles Boutin/ Atlantico Publié le 14 octobre 2013

www.atlantico.fr/decryptage/travaillerons-moins-demain-philippe-simonnot-856741.html#8o75YPxpk8H345cu.99

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