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Les économistes ne sont ni des astrologues ni des scientifiques

Les économistes ne sont ni des astrologues ni des scientifiques

Les erreurs de prévisions en témoignent chaque année. L’économie n’est pas une science exacte. En 2013, le consensus de 21 économistes suisses s’est révélé trop pessimiste sur la conjoncture suisse

 «Si quelqu’un pouvait faire des prévisions, le socialisme marcherait et l’Union soviétique serait toujours là», explique le financier Charles Gave1. Mais que peut-on encore attendre des économistes?

Les liens

En 2013, le consensus de 21 économistes suisses sur la conjoncture suisse s’est révélé trop pessimiste. Cette agrégation des prévisions d’instituts tels que le BAK, le KOF, le Seco et celles des banques, avait prévu une hausse du PIB suisse de 1,2% en moyenne. L’augmentation devrait finalement atteindre 1,9%. L’erreur a été significative sur l’inflation (prévue +0,5% et réalisée –0,2%) et sur le dollar (0,95 contre 0,90 centime pour un billet vert) et considérable sur les actions, puisque l’indice SPI a bondi de 20 points de pour-cent au-dessus de leurs prévisions (prévu à 6542 et réalisé à 7838).

Aux Etats-Unis, les prévisions de croissance ont été plus proches de la réalité. Mais la baisse du taux de chômage et de l’inflation a surpris les économistes locaux. Sur la croissance annuelle du PIB, l’erreur moyenne des économistes s’élève à 1,5 point de pour-cent par an depuis 1980, a calculé Goldman Sachs. C’est inquiétant parce que les politiques économiques se fondent sur ce type de prévisions. Et c’est problématique parce qu’on crée de fausses attentes dans la population.

Même Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale, lors de l’un de ses derniers discours avant son départ, a reconnu, le 3 janvier 2014, avoir été excessivement optimiste sur la croissance et trop pessimiste sur le chômage.

A l’image des astrologues, les erreurs de l’année précédente n’empêchent pas les économistes de répéter l’exercice. Cette insistance repose sur l’interprétation anglo-saxonne de la fonction d’un économiste. Une approche faussement scientifique. L’abondance de chiffres et la complexité des modèles occultent la faiblesse des hypothèses. Les autorités qui critiquaient les modèles économiques durant la crise les reprennent assidûment pour promettre un retour à la croissance. Qu’on ne s’étonne pas de la perte de confiance des citoyens.

L’économie et les économistes méritent davantage. Mieux vaut considérer l’économie comme une discipline cherchant à mieux comprendre les comportements humains et leurs causalités plutôt qu’à comprimer ceux-ci dans une formule mathématique. Il est temps d’en revenir à une tradition économique qui intègre l’histoire, la psychologie, le droit, la philosophie et même la théologie, recommande Gerhard Schwarz 3.

En ce début 2014, la perception du pouvoir du banquier central est particulièrement dangereuse. Tout le monde n’a d’yeux que pour Bernanke, Yellen, Draghi ou Jordan. Il leur appartiendrait de relancer la croissance, l’emploi, empêcher la déflation, assurer la survie de l’euro et, en Suisse, contribuer au financement des cantons et de la Confédération.

La politique monétaire est davantage un art qu’une science et les artistes restent humains et faillibles, assure William White, l’ex-chef économiste de la BRI (de 1994 à 2007), lequel avait prévu la crise financière, contrairement à de nombreux banquiers centraux. Dans une étude des 50 dernières années de politique monétaire 4, il explique que le monde réel est infiniment trop complexe pour être incorporé dans un modèle: «La transmission de la politique monétaire comporte de vastes inconnues. Les changements de taux affectent les prix d’autres actifs et les taux de change, lesquels affectent la demande globale, l’écart de production et finalement l’inflation. Malheureusement, chacun de ces liens est compliqué et insuffisamment compris

Les limites sont de deux ordres. Le cadre économique se modifie rapidement et la théorie monétaire change constamment. Cette dernière a connu cinq phases différentes au cours des 50 dernières années: Bretton Woods (1946-1972), le monétarisme (1972-1982), le contrôle de l’inflation (1982-1992), l’objectif d’inflation (1992-2007) et la réponse à la crise (2007-2013).

Reste à imaginer les conséquences de la remise en cause permanente des croyances des banquiers centraux. A la suite de la crise, les banquiers centraux ont critiqué le cadre réglementaire. Ils ont exigé des responsabilités accrues afin de réduire les risques systémiques. Et ils les ont obtenues. Le lien va donc s’accroître de façon «presque inévitable» entre les banques centrales et les gouvernements, selon White. Avec quelle conséquence pour leur indépendance?

William White, qui a passé vingt-deux ans à la Banque du Canada, critique aussi ce qu’il appelle le «non-système monétaire» actuel, dans lequel chaque pays réagit individuellement aux mouvements de change. Est-ce la fin des politiques monétaires autonomes? Il accuse: «Le système ne peut pas fonctionner si l’on exige des Etats-Unis qu’ils définissent une politique monétaire globale et si les mêmes Etats-Unis ignorent les conséquences de leur politique pour les autres pays.»

Ce grand connaisseur des banques centrales lance un avertissement et demande de «ne pas seulement nous fier aux politiques monétaires pour résoudre les problèmes». Effectivement, en Europe comme aux Etats-Unis, les gouvernements se sont révélés incapables de répondre aux défis de la crise et du surendettement. Incapables de réformer un système social en quasi-faillite et un marché du travail hyper rigide, ils ont multiplié les règlements et interdits, relevé les impôts et taxes et découragé les énergies. Ils ont laissé croire qu’ils pouvaient relancer l’emploi alors qu’ils devaient s’effacer, se désendetter et offrir aux entrepreneurs les conditions permettant d’innover et d’embaucher.

Nul besoin de modèles pour affirmer que la croissance sera insuffisante en Europe pour permettre une baisse durable du chômage. Sans liberté économique et sans modernité, il ne peut y avoir d’innovation et de prospérité, écrit Edmund Phelps. En partageant une vision technocratique, élitiste, centraliste, et en refusant les cycles économiques, on a cherché à éviter les crises. Mais, surtout en Europe, on a condamné l’économie à une très modeste croissance et on a préparé le terrain à une montée des tensions sociales et au populisme.

1. Institut des Libertés, 05.01. 2014.

2. «Looking Back, Looking Forward», Ben Bernanke, 03.01.2014.

3. Gerhard Schwarz, «NZZ», 11.04.2009.

4. «Is Monetary Policy a Science? The Interaction of Theory and Practice Over the Last 50 Years», William White, sept. 2013, Dallas Fed.

Par Emmanuel Garessus

Source Le Temps 8/1/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/fbb4e86a-788f-11e3-9f22-6fada05cc5e1/Conjoncture_2014_�ph�m�res_pr�visions

EN COMPLEMENT: Conjoncture 2014: éphémères prévisions Par Jean-Pierre Béguelin

Ephémères, les prévisions conjoncturelles annuelles ne vivent qu’un trimestre. Pour 2014, l’optimisme est de rigueur, mais les incertitudes ne manquent pas qui devraient inciter les prévisionnistes à ajouter, comme Vélasquez, force gris au rose du tableau

Pour la conjoncture, les prévisions annuelles vivent ce que vivent les prévisions: l’espace d’un trimestre. Il y a douze mois, elles étaient négatives pour les Etats-Unis, neutres pour l’Europe et positives pour les pays émergents. Or, c’est l’inverse qui s’est produit: la conjoncture 2013 fut souriante outre-Atlantique, réconfortante dans l’Union européenne et grimaçante au Sud. C’est que, fin 2012, un biais pro-émergent dominait les esprits. Aux Etats-Unis, les restrictions budgétaires automatiques prévues pour 2013 semblaient en mesure d’enrayer une reprise conjoncturelle encore fragile, d’autant que le «Quantitative Easing» de la Réserve fédérale paraissait inopérant sur le plan domestique. Mais cette politique, qui favorisait les sorties de fonds vers les pays émergents, devait tout naturellement gonfler à court terme la croissance économique de ceux-ci. Ainsi, et vu la crise persistante au sein de l’UE, seule l’Asie et, dans une moindre mesure, l’Amérique latine paraissaient alors être à même d’éviter à l’économie mondiale de stagner en 2013.

De plus, on oublie souvent combien les prévisions économiques dépendent des données les plus récentes: de bonnes nouvelles incitent à l’optimisme, de mauvaises au pessimisme. C’est là un facteur d’autant plus trompeur qu’il agit inconsciemment non seulement sur les gourous de tout acabit, mais aussi sur des spécialistes blanchis sous le harnais. Pour neutraliser un tel biais, tout prévisionniste un peu sérieux se demandera toujours si la statistique venant d’être publiée précède vraiment le cycle des affaires parce qu’une donnée retardée n’ajoute aucune information pertinente, tout au plus une confirmation. Il doit aussi ne jamais oublier quand l’événement mesuré s’est réellement produit, car la collecte et la publication des statistiques prennent du temps. Or, ce délai est d’autant plus long que l’appareil statistique du pays concerné est moins sophistiqué, si bien que, pour un même phénomène, les données les plus significatives paraissent pour les pays sous-développés sur le plan statistique – les émergents en particulier – avec un retard de trois ou six mois, parfois même plus malgré les efforts du FMI, sur celles des économies les mieux organisées. C’est ainsi qu’à fin 2012 les derniers chiffres publiés étaient plutôt mauvais pour les pays développés alors qu’ils étaient toujours assez bons pour les émergents vu que ces derniers n’avaient pas encore enregistré et l’impact négatif des politiques monétaires plus restrictives mises en place au Sud dans le courant de 2012 et le début de la baisse du prix des matières premières, d’où les prévisions somme toute assez fausses que l’on a faites pour 2013.

Une année plus tard, c’est une constellation inverse qui prévaut: les chiffres américains sont bons, même étonnamment bons, les européens, ceux du chômage en particulier, nettement meilleurs qu’attendu, alors que la plupart des pays du Sud semblent souffrir: restrictions aux dépenses de luxe en Chine, relâchement monétaire précipité un peu partout sauf pour les pays souffrant de trop forte fuite de capitaux. Pas étonnant, alors, que l’optimisme règne pour 2014. Tous ou presque – le FMI, les «pundits», les bourses – prévoient que l’année qui commence continuera sur la lancée de celle qui finit, avec une Amérique en bonne forme, une Europe en convalescence et des pays émergents en plein rebond.

Est-ce justifié? Nul ne le sait vraiment, mais l’expérience de 2013 devrait rendre les prévisionnistes prudents en les poussant, comme Vélasquez, à ajouter force gris au rose du tableau car les points douteux ne manquent pas. Cet été aux Etats-Unis, par exemple, la croissance a été tirée pour moitié par un gonflement des invendus, signe d’une demande finale peut-être plus fragile qu’on ne le croit généralement. En Europe, qui sait si le moteur de l’embellie conjoncturelle actuelle, à savoir les besoins de renouvellement des biens durables, surtout des voitures, ne va pas gripper tout soudain? Le Japon pourrait bien souffrir de la frilosité de ses banques manquant de fonds propres alors que les petites et moyennes économies émergentes danseront comme toujours au rythme des matières premières et de leurs cours.

Mais la pire menace pour la conjoncture mondiale 2014, c’est la plus grande sévérité des principales banques centrales. Concilier une croissance soutenue avec une détérioration des conditions monétaires – hausse du taux d’intérêt et/ou du change – est une gageure rarement observée dans le passé, sauf en présence d’une nette relance budgétaire, cas peu probable de nos jours. Et cette conciliation est d’autant plus difficile à réaliser que l’économie ne fonctionne pas à pleine capacité, comme aujourd’hui aux Etats-Unis où – et le cas est encore plus clair en Europe – la production est encore quelque 6% au-dessous de son potentiel. Pour une même montée des taux, le coup de frein monétaire sera en effet beaucoup plus fort sur la conjoncture d’un pays encore en sous-emploi que sur une économie fonctionnant à pleine capacité vu la force d’inertie qui habite celle-ci – suroptimisme des entrepreneurs, force projets d’investissement encore en cours de réalisation, etc. – si bien que les autorités monétaires auront plus de peine à doser leur action dans le premier cas.

Ainsi, on pourrait très bien imaginer qu’outre-Atlantique une trop forte hausse des taux y fasse tousser plus que prévu la conjoncture tout en renforçant encore le dollar. Les pays émergents ne profiteraient alors pas d’une accélération des importations américaines tout en étant quasi forcés de mener des politiques monétaires plus restrictives, ralentissant ainsi leur croissance intérieure. Si l’on ajoute à cela qu’à Pékin la banque centrale semble un peu perdue, comme le montrent les récents soubresauts des taux d’intérêt interbancaire chinois, la conjoncture mondiale 2014 pourrait ainsi être bien nettement plus bousculée que le consensus des prévisions ne l’annonce. Mais après un trimestre, ces dernières renaîtront de leurs cendres… comme le phénix.

Source Le Temps 11/1/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/fbb4e86a-788f-11e3-9f22-6fada05cc5e1/Conjoncture_2014_�ph�m�res_pr�visions

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