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L’affaire Duhamel : plongée dans les égouts de la gauche morale

L’affaire Duhamel : plongée dans les égouts de la gauche morale

C’est l’affolement, depuis lundi soir. Sur les plateaux, les journalistes prennent un ton feutré, baissent le regard, s’habillent de noir… Encore un mort ? Non. Juste un moment de vérité. Un petit coup de projecteur sur les égouts de la gauche morale.

On n’est pas chez les pouilleux, non, on est dans le haut du panier, au cœur de la haute bourgeoisie socialiste, dans le saint des saints du Paris intellectuel et politique. La figure qui tombe, ce lundi soir, c’est Olivier Duhamel. Un personnage que nul n’ignore, une figure à laquelle chaque ambitieux fait allégeance. Une autorité dont on cherche l’onction. Un socialiste historique redresseur de torts dont le bon peuple découvre que sa belle-fille l’accuse d’être un violeur d’enfant, d’avoir eu des gestes plus que déplacés sur son beau-fils. C’est la jumelle de la victime, Camille Kouchner, qui en fait la révélation dans un livre à sortir ce jeudi, La Familia grande (Seuil). L’intelligentsia, elle, savait mais n’a rien dit.

Pour comprendre, il faut replonger dans les alcôves de l’entre-soi. Déjà, en 1994, Jean-Pierre Colin ‑ un ami de jeunesse de Jack Lang qui l’avait suivi rue de Valois et ne s’en était pas remis – expliquait le maillage de ce petit monde. Dans L’Acteur et le Roi. Portrait en pied de Jack Lang, il écrivait d’Olivier Duhamel : « Fils de l’ancien ministre Jacques Duhamel, il a épousé Évelyne Pisier, laquelle est la sœur de Marie-France Pisier, longtemps la compagne de Georges Kiejman, laquelle Évelyne Pisier est aussi l’ex-épouse de Bernard Kouchner, lui-même devenu compagnon de Christine Ockrent, lequel Kouchner a un frère qui a épousé Georges Duby… J’arrête car je finirais par vous révéler que Serge July est ces derniers temps l’ami de Catherine Deneuve… » C’est la gauche tuyau de poêle.

On est dans la mouvance post-68, Évelyne Pisier (de dix ans l’aînée de Duhamel) a été, durant quatre ans, la compagne de Fidel Castro ; c’est aussi l’époque où Jack et Monique Lang s’en vont pêcher la langouste sur le yacht du révolutionnaire, drainant après eux le monde du spectacle qui pétitionne à tour de bras « contre l’interdiction pénale des relations sexuelles avec les enfants »… Mariés par Michel Rocard, les époux Pisier-Duhamel voulaient adopter des petits Chiliens. Encore un brevet de bonne conduite.

Les années ont passé, Duhamel a continué de grimper dans l’échelle sociale. Ariane Chemin, qui a enquêté sur l’affaire pour Le Monde, dresse la liste des médailles : « À 70 ans, le constitutionnaliste règne sur la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui finance Sciences Po et dont le conseil d’administration est l’un des lieux d’influence les plus verrouillés du monde universitaire.[…] Il préside Le Siècle, ce club prestigieux – et très masculin – où se retrouve l’élite française. Il coanime aussi, chaque samedi, sur Europe 1, l’émission “Mediapolis ” et commente l’actualité politique sur les plateaux de la chaîneLCI. Enfin, il est membre du comité de pilotage de la fondation Culture et Diversité, de son ami l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière. » Il a, ce mardi, démissionné de toutes ses fonctions et coupé son compte Twitter.

En haut lieu, on se pince le nez. On songe à l’affaire Strauss-Kahn, aux cris d’orfraie des bons amis plaignant cette pauvre Anne Sinclair. Camille Kouchner dit que l’affaire du Carlton fut, pour elle, un électrochoc. Sa mère Évelyne Pisier (morte en 2017), confite dans son alcoolisme, a toujours pris le parti de son mari contre ses enfants, excusant les faits qu’il ne niait pas avant de se poser, elle, en victime et d’accuser sa fille de détruire la famille. Classique dans les histoires d’inceste…

Le récit de Camille Kouchner est une plongée dans le sordide de la gauche caviar. L’omerta y règne plus qu’ailleurs : pas question de dénoncer les turpitudes de ceux qui se sont arrogé le monopole de la culture, de l’esprit et de la morale.

Le plus terrible ? « Tout le monde savait » écrit Camille Kouchner. Tout le monde sans doute pas, mais une bonne partie de la gauche intellectuelle. Comme les trois petits singes, chacun se bouchait les yeux, les oreilles, la bouche, personne ne voulait rien voir, rien dire. Trop d’intérêts matériels et moraux en jeu, trop de solidarités politiques et intellectuelles, trop de connivences dans un monde qui vit dans un mouchoir de poche, révéré, écouté, et bien rémunéré. Le monde d’une certaine politique, celui de l’université, le monde des médias.

Olivier Duhamel officiait il y encore quelques jours sur Europe 1 ou LCI. Olivier Duhamel qui faisait partie de ceux qui félicitaient Emmanuel Macron au bal la Rotonde le soir de sa victoire en avril 2017. Olivier Duhamel, membre de la commission de pilotage « Culture et diversité » (sic) de son ami Marc Ladreit de Lacharrière. Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre.

Olivier Duhamel. ENQUÊTE d’Ariane Chemin. Publié dans Le Monde.

Dans « La Familia grande », publié au Seuil jeudi 7 janvier, la juriste Camille Kouchner accuse son beau-père d’avoir abusé de son frère jumeau quand ils étaient adolescents. Le célèbre constitutionnaliste vient de démissionner de la Fondation nationale des sciences politiques.

Les affaires d’inceste sont des histoires de mutisme et d’omerta. Celle-ci est une suite de silences emboîtés. Nous sommes à la fin des années 1980. Dans une famille d’intellectuels parisiens, un garçon de 13 ans voit son beau-père, universitaire de renom, s’inviter le soir dans sa chambre. Il confie ce secret à sa sœur jumelle, Camille, mais lui demande de se taire. L’inceste, un crime sur lequel ces adolescents ne posent pas encore de nom, dure deux ans au moins. Vingt années plus tard, alors qu’ils ont chacun atteint la trentaine, la jeune femme pousse son frère à confier enfin cette souffrance enfouie à leur mère. Mais celle-ci décide de protéger son mari et reste muette, elle aussi, comme les amis du couple, des personnalités en vue soucieuses d’éviter tout scandale.

Ce beau-père si longtemps secouru, c’est le politiste Olivier Duhamel. Son épouse ? Evelyne Pisier, une spécialiste de l’histoire des idées politiques, décédée en 2017. Sa fille Camille, née comme ses frères d’un premier mariage avec l’un des pionniers de la médecine humanitaire, l’ancien ministre Bernard Kouchner, dévoile cette histoire édifiante dans un récit intitulé La Familia grande, qui doit être publié jeudi 7 janvier aux éditions du Seuil. Juriste et spécialiste du droit du travail, Camille Kouchner a voulu, même si les faits en question sont frappés de prescription, rendre compte de l’emprise exercée, selon elle, par cet homme qui l’a en partie élevée, elle et ses frères. « Pourquoi aurait-il le droit de vivre hors de cette réalité quand, moi, elle me hante ? »

Olivier Duhamel est un homme doté d’une surface sociale comme Paris sait si bien en faire émerger. A 70 ans, le constitutionnaliste règne sur la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui finance Sciences Po et dont le conseil d’administration est l’un des lieux d’influence les plus verrouillés du monde universitaire. Ni vraiment militant ni pur mandarin, il est l’auteur d’un ouvrage potassé par des milliers d’étudiants en droit « constit », La Gauche et la Ve République (son sujet de thèse, publié aux PUF en 1980), et préside Le Siècle, ce club prestigieux – et très masculin – où se retrouve l’élite française.

Il coanime aussi chaque samedi sur Europe 1 l’émission « Mediapolis » et commente l’actualité politique sur les plateaux de la chaîne LCI. Enfin, il est membre du comité de pilotage de la Fondation Culture et diversité, de son ami l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière. Olivier Duhamel, ancien compagnon de route du Parti socialiste et député européen de 1997 à 2004, n’a jamais quitté la scène du pouvoir. Le 23 avril 2017, il faisait partie des happy few réunis à la brasserie parisienne La Rotonde pour fêter la victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle.

Dans son livre, Camille Kouchner baptise son frère « Victor », pour tenter de le soustraire à la curiosité des médias. L’inceste puis les conflits de loyauté qu’il a induit ont ravagé sa famille dans sa chair. « Victor » a toujours refusé d’aborder publiquement le sujet, mais il a laissé sa jumelle l’aborder à travers ce texte qu’il a relu à deux reprises. « Je vous confirme que ce que ma sœur a écrit à propos des agissements d’Olivier Duhamel à mon égard est exact », atteste-t-il au Monde.

Le secret d’une « grande famille »

« Je ne révèle rien dans ce livre. Tout le monde sait », lâche Camille Kouchner. « Tout le monde », non. Mais un bon nombre d’amis du couple, figures de la bourgeoisie intellectuelle parisienne. Beaucoup avaient 20 ans en 1968 et ont fini par composer une sorte de famille élargie, la « familia grande », s’amusait Olivier Duhamel, comme si le romantisme des révolutions sud-américaines avait irrigué ce réseau amical. Voici, tel que Le Monde a pu le reconstituer, ce que cette « grande famille » a appris depuis 2008 et préservé sans souffler mot. « Une véritable omerta », confirme un proche ami du couple, qui s’est éloigné quand il a su.

C’est au tout début des années 1980, à quelques mois de l’élection de François Mitterrand, qu’Evelyne Pisier rencontre un jeune enseignant de presque dix ans son cadet. Avec Bernard Kouchner, dont elle a divorcé, elle a eu trois enfants : un fils aîné, Julien, aujourd’hui éditeur de presse et âgé de 50 ans, puis, cinq ans plus tard, des jumeaux, Camille et « Victor ».

Evelyne Pisier est alors l’une des premières agrégées de droit public et de science politique, féministe pratiquante et résolument de gauche. Partie à Cuba en 1964, elle a vécu une idylle de quatre ans avec Fidel Castro. Sa cadette, l’actrice Marie-France Pisier, est pour sa part devenue la belle intello chère à Truffaut, Rivette et Téchiné. Pour la gauche intellectuelle française, les deux sœurs sont des icônes.

Boucles brunes et cols roulés, bottes camarguaises, charmant et curieux, Olivier Duhamel se fond vite dans la bande d’« Evelyne ». En 1983, il a 33 ans ; le couple emménage au bord du jardin du Luxembourg, à Paris. L’amour qu’il voue à cette femme, « leur connivence intellectuelle, la tendresse infinie de son regard sur elle », dit Camille Kouchner, comme l’attention portée à sa petite famille séduisent le trio de gamins. « Vous êtes mes enfants, et mieux encore », répète le beau-père. Les jumeaux n’ont que 8 ans et compensent les absences de leur père par la présence de ce nouveau venu, complice et déconneur.

La fin d’une époque bénie

Tout est assez « olé olé » chez les Pisier-Duhamel. Le maître mot d’Evelyne, c’est « liberté ». Liberté pour une femme de quitter son compagnon si elle ne l’aime plus, liberté pour les enfants de se coucher à l’heure rêvée, liberté pour les parents de se baigner nus, l’été, dans la piscine de Sanary-sur-Mer, dans le Var. Olivier Duhamel a en effet hérité de la propriété de ses parents : son père, Jacques, grande figure centriste, deux fois ministre sous Pompidou, et sa mère, Colette, éditrice, devenue par la suite l’épouse de Claude Gallimard, patron de la fameuse maison d’édition.

A Sanary, on rit, on bronze, on débat, on peint le monde en rose. Gaité et intelligence. Les enfants vivent comme les adultes et appellent leurs parents par leurs prénoms. Dans ce phalanstère foutraque défile la gauche culturelle : le philosophe Luc Ferry (les premières années), la productrice Fabienne Servan-Schreiber, le documentariste et historien Patrick Rotman et son frère Michel, le professeur Mario Bettati, théoricien du droit d’ingérence humanitaire, Janine Mossuz-Lavau, pilier de Sciences Po, mais aussi l’avocat pénaliste Jean Veil (dont Olivier Duhamel est désormais l’associé, au sein de son cabinet) et l’ex-ministre socialiste de la justice Elisabeth Guigou – future présidente de la commission sur les violences sexuelles commises contre les enfants, créée en 2020.

Le 24 octobre 1987, toute la bande escorte Evelyne, 46 ans, et Olivier, 37 ans, dans les Yvelines jusqu’à l’hôtel de ville de Conflans-Sainte-Honorine, où les attend le maire socialiste, Michel Rocard : le couple rêve d’adopter deux enfants au Chili et ce mariage en bonne et due forme doit donner du poids à leur dossier. Dernière période bénie. L’année suivante, tout commence en effet à vriller. Au printemps 1988, Paula Caucanas-Pisier, la mère d’Evelyne et de Marie-France, pilier du Planning familial et secrétaire générale de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, se suicide à l’âge de 66 ans, deux ans après son mari. Evelyne est terrassée. Pour conjurer le chagrin, le soir, elle s’oublie dans le vin.

A la tête de la direction du livre, au ministère de la culture, où Jack Lang l’a nommée, elle s’active pour protéger des menaces de fatwa le romancier britannique d’origine indienne Salman Rushdie et ses Versets sataniques, surveille le projet de la nouvelle bibliothèque de France à Paris, mais le cœur n’y est pas. « En 1988, ma mère sombre dans l’alcoolisme », résume Julien Kouchner. Cette même année, son premier mari, Bernard Kouchner, est nommé secrétaire d’Etat chargé de l’insertion sociale dans le premier gouvernement Rocard. Ce n’est plus le Vietnam ou l’Afrique qui éloignent le « French doctor » de ses enfants, mais ses charges ministérielles.

« Quel salaud »

D’après Camille Kouchner, l’inceste commence cette année-là. « Je pense qu’on avait 13 ans et que mon frère me le raconte quand on en a 14. » Elle dit entendre encore les pas de son beau-père dans le couloir, le soir, et la porte de la chambre de son jumeau qui se ferme. « Tout le monde fait ça », assure Olivier Duhamel à son beau-fils, d’après le récit de Camille Kouchner. Pourtant, il faut se taire. A sa sœur, « Victor » confie : « Il dit que maman est trop fatiguée, qu’on lui dira après. » Quand le beau-père quitte la chambre, il passe dire bonsoir à sa « Camouche », comme il la surnomme, et la rassure : « Tu sais, pour ta mère, chaque jour est une victoire. Chaque jour est un jour de gagné. Laissez-moi faire. On va y arriver. » Un pacte tacite se noue alors : motus sur l’anormal contre la promesse d’un retour à la normale.

L’adolescente aime Olivier Duhamel « comme un père ». S’il agit ainsi avec « Victor », se persuade-t-elle, c’est que ce n’est ni grave ni mal. « Ça s’appelle l’emprise, analyse-t-elle trente-deux ans après. Pendant toutes ces années, plus que de me taire, j’ai protégé mon beau-père. Face à l’alcoolisme de ma mère, il organisait nos vacances, nous emmenait au ciné, m’initiait au droit… » Et puis, « Victor » lui-même exige que sa jumelle n’en dise rien. « Fais-le pour Evelyne, insiste-t-il, sinon, il va se suicider et elle ne va pas le supporter. »

Vingt ans passent. Les jumeaux cachent tout. Jusqu’à ce qu’un jour de 2008 ou 2009 leur frère aîné Julien annonce son intention d’envoyer ses propres enfants à Sanary passer l’été chez « Olivier » et leur grand-mère. Camille presse « Victor » : il faut confier le secret à Julien et s’ouvrir aussi à leur mère, Evelyne. « Je hais ce con et je ne veux plus entendre parler de rien », rétorque « Victor ». Camille prévient : « Si tu ne le fais pas, c’est moi qui le ferai. »

Julien Kouchner revoit la scène, plus qu’il ne se souvient des mots : « C’était juste avant l’été. Mon petit frère vient jusqu’à mon appartement. Il s’est posé sur le bord de la fenêtre. J’écoute, sidéré. Je revisite d’un coup son attitude, ses énervements et sa manière de fuir à chaque discussion familiale. Je comprends enfin. Il me parle de prescription. Je pense à mon beau-père et je me dis : “Quel salaud, ça relève du pénal !” Ensuite, un rideau tombe devant moi, comme au théâtre. Je comprends que les vingt-cinq ans de souvenirs familiaux que je me suis forgés sont tous faux. Cette idée me ronge et ne me quitte plus. Depuis ce jour, ma vie est abîmée. »

Ambiance mortifère

L’été passe. Julien ne se rend pas à Sanary. En septembre, « Victor » finit par aller livrer son secret à sa mère. Un tsunami. Selon les enfants Kouchner, Olivier Duhamel ne nie les faits que durant 48 heures. Evelyne se réfugie chez sa sœur Marie-France, qui n’a jamais habité très loin d’elle. « J’étais à la maison, chez mes parents, à Paris, témoigne la comédienne Iris Funck-Brentano, 34 ans, fille de l’actrice et de l’homme d’affaires Thierry Funck-Brentano – lui-même cousin d’Olivier Duhamel. Evelyne est arrivée en larmes, puis mon père a débarqué. Ils ont fermé la porte. J’ai demandé : “Qui est mort ?” Ils m’ont répondu : “Personne, mais pour l’instant on ne peut rien te dire.” C’était bizarre, car je me disais qu’il n’y a pas pire que la mort, et pourtant ce n’était pas elle. »

Au fil des jours, comme dans tant d’histoires d’inceste, Evelyne Pisier choisit de protéger son mari. Tous les arguments sont bons. Successivement, on l’entend dire : « Il regrette, tu sais. Il n’arrête pas de se torturer. » « Olivier a réfléchi, (…) tu devais déjà avoir plus de 15 ans… » « Ton frère n’a jamais été forcé. » Elle va jusqu’à accuser Camille (« Si tu avais parlé plus tôt… »). « Evelyne était faible, elle ne pouvait pas accuser son premier soutien : son mari. Il fallait un coupable, ça a été sa fille », confirme une amie de toujours d’Evelyne Pisier. L’universitaire estime aussi que puisqu’il n’y a pas eu sodomie, mais « seulement » fellations, il n’y a pas viol. « Après plusieurs semaines, Evelyne se met même à expliquer que la vraie victime, c’est elle, poursuit Julien Kouchner. C’est là que nous, les enfants, avons perdu notre mère. »

Marie-France et Evelyne Pisier étaient plus que des sœurs, des confidentes inséparables. Pour la première fois, elles ne se comprennent plus. « Dès qu’elle a su pour Olivier, Marie-France a parlé à tout le monde. Elle voulait lui faire la peau », poursuit Camille Kouchner. Aussitôt, elle propose d’héberger Evelyne. « Pars ! Parle ! » En vain. « Ma mère était très choquée que sa sœur ne protège pas d’abord ses enfants et que personne ne réagisse, ajoute Iris Funck-Brentano. Elles se sont brouillées. Je me souviens de tas de tentatives de réconciliation, toutes se soldaient par des échecs. » Evelyne Pisier s’entoure de nouvelles connaissances, prend sous son aile de jeunes élèves, puis une éditrice, reproche à sa sœur de lui « voler [sa] vie ».

Quand, aux premiers jours du printemps 2011, Marie-France Pisier est retrouvée au fond de la piscine de sa maison de vacances de Saint-Cyr-sur-Mer, à vingt minutes de Sanary, le corps coincé par une lourde chaise en fer forgée, la presse déploie ses gros titres, mais ne devine rien du drame familial qui se joue en coulisses. Accident, vraiment ? « On a compris qu’Evelyne pensait que Marie-France s’était plutôt suicidée », affirme aujourd’hui Camille Kouchner. Son frère Julien est terrorisé. Dans le cercle des intimes, l’ambiance est mortifère. Une enquête est ouverte, puis fermée sans conclusion précise. Une amie de Marie-France Pisier témoigne auprès des enquêteurs que les raisons de brouille de la défunte avec sa sœur sont à chercher du côté d’Olivier Duhamel.

Solide cordon sanitaire

« Victor » est alors convoqué par la brigade des mineurs. Il dépose sur procès-verbal les éternels réflexes de culpabilité des victimes d’inceste et refuse de porter plainte. « Ils ne vont quand même pas foutre en l’air ce que j’ai construit au boulot, avec mes enfants, ma vie ! », lâche-t-il à ses frère et sœur. Dans leurs conversations, ils évitent le sujet. Sauf une fois. « C’était quelques mois plus tard, en avril 2012, au cœur de l’affaire du Carlton de Lille », raconte Julien Kouchner. Olivier Duhamel avait signé dans Libération une tribune où il s’en prenait à ces « chiens » de journalistes, ces « procureurs des mœurs » qui s’acharnaient sur Dominique Strauss-Kahn, impliqué dans cette affaire de prostitution. « Il saluait le courage d’Anne Sinclair, restée silencieuse aux côtés de son mari “pour le meilleur et pour le pire”. Ma mère avait sans doute relu le texte. Mon frère a pris son téléphone et m’a dit : “Comment il ose !” »

Craignant que la mort de Marie-France Pisier ne mette la presse sur la piste de la brouille, donc de l’inceste, « Victor » décide un peu plus tard de confier son secret à son père. Alors que Bernard Kouchner compte aller « péter la gueule » à Duhamel, Camille insiste : « “Victor” ne veut pas en parler. Il faut avancer. » L’ancien ministre s’incline. La « familia grande », elle, reste dans son entre-soi. Une fois informés, seuls quelques habitués de la maison de Sanary rompent avec le couple Duhamel ; rares sont ceux qui, comme Fabienne Servan-Schreiber par exemple, viennent réconforter les enfants d’Evelyne. Le cordon sanitaire est solide.

Au fond, seule la génération des « fils et filles de Sanary » se torture vraiment. Aux enfants Kouchner, ils rapportent, choqués, les conversations de leurs parents. Certains « anciens » accordent foi à l’histoire d’amour « vendue » par Olivier Duhamel et sa femme – et parlent même de « consentement », confie l’un des rares parents lucides. « Qui sommes-nous pour juger ? », entend-on chez les uns. « Ils sont cruels, ils la privent de ses petits-enfants », se désolent d’autres. Et encore : « L’inceste, il ne faut pas. Mais crier avec la meute… » Camille Kouchner bondit. « La meute ? Mais quelle meute ?, s’indigne-t-elle. De quoi parle-t-on ? La seule meute, c’est celle qui fait taire les victimes ! »

Un écrit libérateur

« J’ai aussi entendu : “C’était l’époque.” Alors ça, ça me rend dingue, réagit encore la juriste. C’est une manière de dire : “Ferme-la.” Il y avait de la déviance dans tout ça, point. Leurs copains se sont terrés. Ils nous avaient quasiment élevés, et ils ne sont pas venus (…) nous réconforter. » Gêne, lâcheté… « C’est comme si on était radioactifs. On n’existait plus. Surtout, ils auraient pu aller trouver notre mère pour lui dire : “Non mais, ça va pas la tête, Evelyne ?” Ils avaient peur de quoi ? De perdre Duhamel ? »

Dans les affaires d’inceste, il faut souvent que l’un des parents disparaisse pour que la parole affleure. Evelyne Pisier meurt cinq ans après sa sœur, en février 2017, à la suite d’une opération qui a mal tourné. Ses enfants ne sont prévenus qu’après son décès. Quinze jours avant son hospitalisation, ils s’étaient croisés quelques instants – des moments devenus rares. Evelyne avait regardé sa fille dans les yeux : « Je sais très bien que vous vous en prendrez à Olivier quand je ne serai plus là. » Le ton était agressif. « Etait-ce un reproche? Ou, qui sait, peut-être un feu vert libérateur ? », s’interroge encore Camille Kouchner.

De ce jour-là, en tout cas, le livre commence à mûrir. Dix ans de psychanalyse et la lecture des travaux d’une psychiatre spécialisée dans les traumatismes de victimes font le reste : « Muriel Salmona explique que les violences ne concernent pas seulement les victimes directes, même si les autres n’ont pas de statut en droit, précise Camille Kouchner. Le mot “victime” lui-même me dérange, d’ailleurs. Il emprisonne et condamne à nouveau mon frère. Je cherche, mais je n’arrive pas à trouver le juste terme. Je dirais que mon frère est un rescapé, et moi, j’aimerais ressembler à une affranchie. Adios ! Je veux m’évader de cette mafia qu’a été “la familia grande”. » Sa cousine Iris applaudit : « La peur doit changer de camp. Vous n’imaginez pas ma fierté que Camille ait osé écrire. » Julien Kouchner, le frère aîné, abonde : « Ma sœur est très courageuse. »

Jusqu’au dimanche 3 janvier, Olivier Duhamel n’était pas au courant de la publication du manuscrit. Sollicité par Le Monde, il n’a pas voulu commenter les accusations portées contre lui : « Je n’ai rien à dire là-dessus.» Lundi après-midi, il a fait savoir sur Twitter qu’« étant l’objet d’attaques personnelles, et désireux de préserver les institutions dans lesquelles je travaille, j’y mets fin à mes fonctions ».

La FNSP a pris acte de sa démission « pour raisons personnelles », selon un message interne consulté par l’AFP. Son directeur, Frédéric Mion s’est dit « sous le choc » à la lecture de ces révélations. Se référant au tweet publié par Olivier Duhamel, la chaîne d’information LCI a indiqué à l’AFP que le politologue ne serait plus sur son antenne.

La confidentialité du texte a été préservée jusque début janvier par Camille Kouchner et Mireille Paolini, son éditrice au Seuil. Une maison d’édition où M. Duhamel a été auteur et éditeur de divers textes, à commencer par la fameuse revue de la FNSP qu’il a fondée en 1977 : Pouvoirs.

Ariane Chemin

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10 réponses »

  1. Coup de torchon sur les ordures …on a aussi les nôtres y pas qu’aux States que le gauchos est salement dégueulasse!

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  2. ça me rappelle 1982 quand Mr Paul Guth était ridiculisé sur le plateau d’apostrophe par un autre pédophile.
    Mais pas d’inquiétude, dans moins d’un mois la gauche victimaire va retourner la situation à son avantage ………….;;comme d’habitude

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  3. C’est quand même étonnant, cette concentration dans un certain univers, d’invertis, de pédophiles, d’érotomanes… Lang, Strauss-Kahn, Epstein, Cohn-Bendit et j’en passe. Cela tiendrait-il au milieu, ou cela serait-il génétique ? Je m’interroge.

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  4. A reblogué ceci sur brunobertezet a ajouté:
    Superbe.

    J’apprécie bien sur le lien qui est fait avec le Milieu et l’Entre Soi socialiste. Je l’ai assez fréquenté pour savoir que tout y est bien pire que ce qui est su .

    Je déguste les allusions à la transgression qui est devenue le credo des soixante huitards, ceux là qui ont réussi à évacuer et transformer la lutte des classes en lutte pour la liberté libidineuse perverse.

    Ceux là qui ont échangé le maintien et le renforcement de l’exploitation des salariés contre les fiertés du viol des interdits.

    L’alliance de ces ex-revolutionnaires avec le très grand capital en échange de « la jouissance sans limites » de Mai 68 m’a toujours semblé nauséabonde.

    Que dire du glissement pourri de l’éthique qui a consacré « le droit de l’hommisme » sur la négation du respect de l’autre, des enfants.

    Dans l’analyse, il manque le glissement vers la french theory, cette infamie qui permet tout, détruit tout, relativise tout au prétexte que tout serait acquis, culturel et donc arbitraire: non la morale et le respect ne sont pas des conventions arbitraires, elles ont du sens elles sont nécessaires, constitutives de ce que nous sommes et quand on les transgresse, on détruit l’humain, on fout en l’air le sujet comme le fut cette famille.

    Le point faible de cette classe, car c’en est une, c’est le cul et l’on retrouve exactement les mêmes pratiques que celles qui ont commencé à émerger aux Etats Unis.

    Nous sommes en plein , totalement dans la politique. La destruction des moeurs est une donnée politique. voila ce sur quoi il faut insister, pilonner. Le système survit de la destruction de ce qu’il y a d’humain en nous.

    Les élites ont noué une alliance perverse, ils ont sciemment destructuré nos sociétés, détruit la famille, la nation, les valeurs, au profit de l’extension du Capital et de la Marchandise. On fait tenir la société par la consommation et la pseudo liberation du sexe, de la drogue, ..

    N’est-ce pas le grand bailleur de fonds des socialistes bobos, Pierre Bergé qui a osé faire la comparaison entre louer son ventre et louer ses bras? C’est lui qui trace délibérement le lien entre la perversité et le travail. Ce n’est pas moi! Louer son ventre, louer son cul, salir, dominer, tout cela trace un fil conducteur qui va légitimer l’exploitation la plus sordide et qui explique le parcours infame des socialistes dans le monde.

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  5. La gauche caviar trempe son biscuit dans la merde!
    La gauche populaire voudrait du caviar, elle a la matraque.

    La gauche caviar n’entend pas être dégauchie; elle se tient droite comme un « I ». Toute à l’équerre, son cercle est inscrit dans le grand compas où elle danse et fornique (pour ne pas dire: nique fort) tels l’incube et le succube..
    La gauche populaire n’entend pas être mise à droite; elle se contente d’être la base de la pyramide, imitant « Les 3 Singes ».

    Mettre cette gauche plurielle au singulier et la finir au placard serait déjà un grand pas vers Madame Dignité, que nous fêterions devant un grand et franc feu de joie.

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  6. @René pierre Alié
    « Lang, Strauss-Kahn, Epstein, Cohn-Bendit et j’en passe. Cela tiendrait-il au milieu, ou cela serait-il génétique ? Je m’interroge »
    Moi pas…! Ce « milieu « est composé de personnages très divers leur dénominateur commun n’étant pas leur origine mais tout un processus a la fois psychique et politique comme démontré brillamment par Bruno Bertez dans son commentaire. J’ajouterais que la sordide affaire d’Outreau en apporte la preuve ..A réduire a un seul groupe les horreurs du monde on finit par en oublier les causes profondes et a détourner le combat de sa cible réelle …!

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    • J’aimerais vous croire, Anders. D’ailleurs, l’analyse de Bruno Bertez, pas plus que l’affaire Outreau, ne contredisent l’hypothèse suivant laquelle la forte représentativité d’un certain groupe est partiellement explicative, sans l’être uniquement.
      Je comprends vos réserves. Et il n’est pas question de « réduire à un seul groupe les horreurs du monde » ; pas davantage il n’est question de « détourner le combat de sa cible réelle », qui est bien cette « gauche caviar » dont Pierre Bergé a été une incarnation.
      Je concluais par « je m’interroge ». S’interroger n’est pas décider. Mais il est légitime, quand on se trouve face à une anomalie statistique, de se poser des questions. Le monocausalisme est une erreur bien tentante, le noir et blanc est tellement plus simple !

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  7. @René -Pierre Alié

    « Mais il est légitime, quand on se trouve face à une anomalie statistique, de se poser des questions. Le monocausalisme est une erreur bien tentante, le noir et blanc est tellement plus simple ! »
    That is the question …et un bon sujet d’interrogation mais quel chemin prendre?
    L’Anomalie est aussi le titre du Goncourt qui a tiré a 1 million 600.000 exemplaire
    un record…. L’Amant de M Duras avait fait le même « chiffre »
    quel rapport aucun… peut-être le titre…!

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