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Bruno Bertez : Les marchés forcent la confiance

Greenspan n’a jamais mérité les honneurs dont il a été couvert. Mais il n’a pas non plus mérité l’opprobre dont maintenant on l’accable

 Bruno Bertez : Les marchés forcent la confiance

Lorsque l’on cesse d être aux affaires, le temps passant, on songe à entrer dans l’histoire. Débarrassé des contraintes du Pouvoir et de son corollaire, le besoin de plaire, on peut enfin, cesser de tromper.

C’est en raison de ce constat que nous accordons une attention particulière aux propos, récits et mémoires de ceux qui exercé les grandes responsabilités. Ils ont quelque chose à dire. Grâce à eux, bien souvent, l’envers du décor se révèle, les non-dits se profèrent.

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Et ce bien au-delà des plaidoyers personnels qui, bien sur ne sont jamais absents. L’homme est ainsi fait, on le sait, que l’objectivité n’est jamais qu’une subjectivité bien dissimulée. Mais il n’empêche, nous accordons plus d’intérêt à ce que dit Greenspan, ex-président de la FED qu’à ce que dit Bernanke président en exercice qui lui, cherche à nous instrumentaliser.

Vous remarquerez que ce long préambule s’inscrit dans le droit fil de notre précédente chronique, laquelle aurait pu s’intituler, si la connotation de la guerre avait pu être dépassée, «le devoir de mémoire».

Bruno Bertez : Les marchés n’ont pas de mémoire (cliquez sur le lien)

A force d’être unanime, la critique de Greenspan a quelque chose de pathétique. Et c’est parceque nous pensons qu’elle cache quelque chose, qu’elle fait partie d’un processus de mystification,que nous nous y intéressons. En critiquant Greenspan, en en faisant un bouc émissaire, on réécrit l’histoire, on occulte l’essentiel à savoir que la faille, le vice du système américain est fondamental.

Il n’est pas lié aux hommes qui donnent l’impression de le conduire. On le voit clairement avec Obama qui, malgré sa bonne volonté, fait tout le contraire de ce pourquoi il a été élu. Greenspan n’est pas plus responsable de la crise qu’Ahmadinejad n’est responsable des provocations iraniennes, ils ont été choisis pour faire ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils font. L’un et l’autre sont les produits d’une situation et d’un moment.

Dans son simplisme, dans son aveuglement, la critique de Greenspan est dangereuse et contre productive. C’est le genre de chose que nous pouvons nous permettre d’écrire d’autant plus facilement que nous avons été détracteur virulent de sa politique dès sa nomination en 1987. Mais la vérité oblige à dire que nous étions détracteur de la politique américaine dès les débuts, dès les balbutiements de la dérégulation.

Nous avons toujours douté de la possibilité d’accélérer la croissance économique par le recul des limites de l’endettement. Nous avons toujours maintenu le même cadre d’analyse à savoir que la dérégulation n’est rien d’autre qu’une répétition de la «Great Experiment » de John Law en particulier dans son adossement sur les assets et sa mise entre parenthèse des cash flows et des revenus.

Niall Fergusson : L’invention écossaise de la bulle financière (cliquez sur le lien)

Greenspan n’a jamais mérité les honneurs dont il a été couvert, en particulier par la Reine d’Angleterre; mais il n’a pas non plus mérité l’opprobre dont maintenant on l’accable. Celui que l’on appelait le maestro, le magicien est un homme de son temps, «the right man at. the right place». Sa fonction historique s’inscrit dans le droit fil de ce qui s’est passé en 1971 d’abord, puis au début des années 80 ensuite.

 Dans le droit fil

1) de l’affranchissement du dollar de la contrainte extérieure

 2) de la globalisation et de la mise en place du grand arbitrage international du travail.

 Greenspan a été l’homme du maintien de la position américaine dans le monde en lui donnant les moyens d’avoir le beurre et les canons; il a été l’homme de la croissance accélérée malgré les mutations et les effets déflationnistes de la globalisation et il a été cet homme par la libération du crédit, son envol exponentiel. Ce crédit qui maintenant a changé de nom et s’appelle dette.

Ce choix, ce n’était pas le choix de Greenspan en tant qu’homme, c’était le choix des Etats-Unis, le choix de la société américaine. Un choix d’autant plus contraignant, incontournable qu’il n’a jamais été explicité. Il a passé pour une évidence. S’il avait été formulé peut être aurait -il été critiqué. Il ne l’a pas été car il s’est imposé masqué.

Greenspan à été l’homme de la mise en acte, de la mise en pratique de ce choix, un peu comme Bernanke qui a été nomme à son poste parce qu’il était inflationniste et qu’on le savait. Et tout a découlé: les innovations, les théories, les institutions, les réglementations ou absence de réglementations, les contrôles ou absences de contrôle. Et même les excès car c’est Greenspan lui-même qui le dit «l’homme ne change pas, le greed est éternel».

Greenspan s’exprime beaucoup en ce moment, audience devant la Financial Crisis Inquiry Commission,

Inquisition US : Quand Alan »Magic » Greenspan passe à la question… (cliquez sur le lien)

interview chez Bloomberg, Commentaire : Quand Alan le Maestro mont(r)e la voie et hausse le ton…. (cliquez sur le lien)

puis surtout la prestation réalisée pour le Brookings Institute.

Alan « Magic » Greenspan » : Retour vers le futur (cliquez sur le lien)

Dans un texte de 48 pages, pour une fois d’une exceptionnelle clarté, sous le titre «The Crisis » il livre sa plus magistrale analyse de «comment on en est arrivé la». Quand nous disons magistrale, c’est au sens fort, parole de maître, de celui qui veut que son interprétation fasse autorité et que ce soit celle qui soit retenue et enseignée.

Les médias n’ont retenu que l’aspect plaidoyer, c’est à dire la partie du texte qui peut faire croire que Greenspan refuse la responsabilité de ce qui est arrivé. Ils passent à cote de l’essentiel: un survol synthétique, dialectique, parfaitement articulé de la période historique qui a précédé la crise.

Greenspan fait remonter l’origine de l’enchaînement qui a conduit à la crise à la fin de la guerre froide. Il met en évidence le discrédit du planisme et de l’intervention de l’état.. Il éclaire en quelques phrases la mutation mondiale considérable que constitue l’explosion de la croissance des émergents et de la Chine et la venue sur le marché planétaire du travail de 800 millions d’individus qui ne demandent qu’à apprendre, s’éduquer, travailler … et épargner. Tout est en place, un cadre idéologique,; une mutation historique, la globalisation.

Et c’est la que tout bascule car selon Greenspan «les intentions globales d’épargne excèdent les intentions globales d’investissement », «le taux d’épargne mondial s’envole», «qu’il s’agisse d’un excès d’épargne ou d’une insuffisance des intentions d’investissement, la conclusion est la même, les taux longs chutent».

C’est la que tout bascule, dans ce choix d’interprétation historique

1) il y a un excès global d’épargne, une insuffisance globale d’investissement;

2) cet excès d’épargne est canalisé en vertu des lois du marché vers les Etats-Unis;

3) les taux d’intérêt longs baissent, stimulant le crédit, la consommation, le logement, le gonflement de la valeur des assets etc.

La séquence Greenspan omet un maillon qui logiquement devrait s’imposer, un maillon que la société américaine tout entière a choisi de sauter: elle aurait pu choisir de relever le défi de l’investissement, de profiter des bas taux d’intérêt pour restructurer son appareil productif, de s’équiper pour faire remonter le taux profit réel, pas le financier, pas le Ponzi. Elle s’est contentée de la facilite, à savoir le développement d’une économie fondée sur l’hypertrophie de la consommation, les services, la finance etc. Si les Etats-Unis avaient relevé le défi du véritable investissement productif, la question de l’accumulation insoutenable de la dette ne se poserait pas, il n’y aurait aucun surendettement, nulle part, car l’investissement aurait procuré les moyens de son remboursement avec en prime celui de la hausse du niveau de vie. L’emploi aurait été donné de surcroît.

Pourquoi l’analyse de l’ex-président de la FED est-elle fondamentale, déterminante pour les investisseurs?

Parce que c’est l’analyse de Bernanke, et de Geithner et par contrecoup celle d’Obama. Le maintien de la thèse du savings glut, la volonté de relancer la consommation américaine, la tentative de faire repartir le crédit, l’offensive pour faire plier les Chinois, tout cela repose sur un socle clairement explicité chez Greenspan et il n’est pas remis en question. C’est un choix politique, géopolitique, social, un choix total dont tout découle pour les Américains … et pour les marchés.

Au nom de ce choix tout est permis,: la création monétaire sans limite, les taux zéro, la spoliation de l’épargne, la fausse comptabilité du extend and pretend, la manipulation des marches. Dans son interview chez Bloomberg par Al Hunt, Greenspan a prononcé une phrase qui n’a pas été relevée comme il le fallait à notre connaissance:

«stocks prices determine the economy, not the other way round». Ce sont les prix des actions qui déterminent l’économieet non l’inverse affirme t il. C’est exactement notre thèse, le marché des actions est la courroie de transmission de la politique de la FED et du gouvernement, il n’est pas le reflet de l’économie.

 On comprend mieux la séquence en cours, laquelle séquence étonne tout le monde: les marchés montent sous la conduite des financières, la volatilité est maîtrisée, le prix du risque est minimum, la confiance revient. Une fois atteint un certain niveau le public s’en rendra compte, les consommateurs se remettront à consommer, la hausse s’amplifiera, le capital des banques déjà revalorisé sur le marché pourra être renforcé, le crédit se dégèlera. Contrairement à ce qu’enseigne l’analyse technique, moins il y a de volume sur les marchés plus la hausse est assurée car elle rencontre moins d’opposition._

BRUNO BERTEZ Agefi avril10

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