Art de la guerre monétaire et économique

Fight the Fed par Bruno Bertez

 Fight the Fed par Bruno Bertez

 

Le 21 août 2009 à Jackson Hole dans le Wyoming, devant le Grand Teton, Ben Bernanke s’autoproclamait « sauveur du monde » : « We saved the world from desaster » déclamait-il. Quelques jours plus tard, à Pittsburgh, ville symbole du renouveau pour les Américains, le G20 traçait « le nouveau cadre pour une croissance globale, forte, durable et équilibrée ». 

Les sommets se suivent et ne se ressemblent pas. Celui qui vient de se tenir à l’occasion de l’assemblée générale du FMI marque la reconnaissance de l’échec de l’action des gouvernements et des Banques Centrales. La fin du rêve de Pittsburgh.  

Le prochain sommet, celui de Séoul en Corée du Sud,  pourrait bien sonner le glas de la coopération internationale instaurée par Bretton Woods. Il pourrait marquer le départ d’une dislocation de l’ordre d’après-guerre, et par voie de conséquence, l’explosion de l’ordre qui tant bien que mal, cahin-caha a permis la globalisation. 

Le sommet de Séoul va se tenir le 13 novembre et, entre-temps, la Fed, la Réserve fédérale américaine, aura peut-être, c’est même quasiment certain, déclaré la guerre monétaire, la fin du long épisode de BrettonWoods II.

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Bretton Woods II, c’est l’avatar du Bretton Woods original. C’est le système dans lequel les déséquilibres entre les pays peuvent croître sans perturber l’ordre international grâce au recyclage des excédents des uns vers le financement du déficit des autres. Bretton Woods II, selon  ses laudateurs, était censé durer toujours. C’était soi-disant un système stable puisque les pays excédentaires avaient intérêt, pour maintenir leurs excédents, leur croissance, leur emploi, à faire crédit aux pays déficitaires, leur clients, leurs consommateurs, leurs débiteurs. 

On croyait que BrettonWoods II était stable parce que personne n’imaginait que les créanciers soient suicidaires et qu’ils puissent prendre le risque de stopper le flot de leurs crédits, d’arrêter d’accumuler des réserves et d’alimenter le recyclage. Et on avait raison sous cet aspect, les créditeurs, les excédentaires veulent continuer. 

En revanche, c’est de l’autre côté que l’on s‘est fourvoyé en croyant que les pays déficitaires allaient vouloir profiter ad vitam aeternam de capitaux bon marché pour subventionner leurs consommateurs. On croyait qu’ils allaient vouloir profiter de l’aubaine éternellement. 

La fin de Bretton Woods II se dessine. C’est l’éléphant dans la pièce que personne ne veut voir, l’éléphant dont personne ne parle. La fin se dessine parce que les Etats-Unis disent « pouce, nous ne voulons plus jouer ». Ils veulent arrêter d’être le client de dernier ressort du monde global. Ils en ont assez d’être le fournisseur de réserves mondiales, le géant débiteur enchaîné à sa montagne de dettes. 

Les Etats-Unis veulent dévaluer contre le monde entier. Ils veulent que leur change baisse fortement. Ils veulent réduire le poids réel de leur endettement. Ils veulent doubler leurs exportations en cinq ans. Ils veulent reconquérir leur marché intérieur. Ils veulent que leurs dépenses, leur demande, leur profitent, provoquent de l’activité, créent de l’emploi. Nécessité et égoïsme font loi, pour y parvenir, ils sont prêts à sacrifier, ou plus exactement à prendre le risque, de sacrifier le financement préférentiel, subventionné, dont ils bénéficient.

L’Occident insolvable par Michel Santi 

Ils sont prêts à mettre eux-mêmes en cause le statut souverain du dollar, mais il est évident qu’ils espèrent que cela ne sera pas le cas et que, finalement, le reste du monde s’avèrera incapable de s’allier, de faire bloc, dans la guerre monétaire. La grande arme, constante, de la diplomatie et de la géopolitique américaine a toujours été « the Great Divide », la grande division de l’adversaire.  Et en matière monétaire, comme en matières militaire et diplomatique, ils espèrent qu’une fois de plus les divisions vont jouer à leur profit. Les Etats-Unis veulent dévaluer le dollar, mais en même temps, maintenir l’ordre existant dans lequel ils sont souverains globaux.

 Le Roi Bernanke

Le grand thème du moment, c’est celui de la Currency War, la guerre des monnaies. Par un subtil tour de passe-passe, la guerre des monnaies passe pour ce qu’elle n’est pas et dissimule ce qu’elle est en réalité. On la fait passer pour une guerre dans laquelle les pays procèderaient à des dévaluations compétitives mettant en danger le commerce mondial. Ce n’est pas  cela. Les pays que l’on montre du doigt, ceux qui sont censés chercher à promouvoir leurs exportations par la baisse de leur change, sont les pays asiatiques et les pays d’Amérique latine. Les monnaies des pays asiatiques se sont toutes valorisées cette année par rapport au dollar, y compris les monnaies des pays qui interviennent sur leur change. Cela va de 12% pour le bath thaïlandais à 2% pour le renminbi chinois. Du côté des pays d’Amérique latine, si l’on excepte l’Argentine et le Venezuela, toutes les monnaies ont monté. La revalorisation va de 4% pour le real brésilien à 15% pour le peso colombien.

 Aucune trace de dévaluation compétitive du côté de ceux que l’on montre du doigt. 

Tous ces pays sont intervenus pour modérer, lisser, régulariser la hausse de leurs changes et amortir les chocs financiers et économiques

Le Japon qui est intervenu sur son change à la mi-septembre est à nouveau sous pression déflationniste ; le yen vient de monter de 15% en pondéré ; le yen est surévalué de 20%. C’est tout le contraire d’une dévaluation compétitive que d’empêcher qu’il s’envole. Le renminbi chinois vient, en juin, d’être rendu plus libre. Les Chinois l’ont laissé s’apprécier de 2%, ils promettent de continuer à le faire graduellement. Là aussi, c’est tout le contraire d’une dévaluation compétitive, c’est une réévaluation pilotée, maîtrisée, prudente. Elle correspond aux règles du système monétaire international, lesquelles affirment que, « les fluctuations brutales et excessives sont indésirables ». 

Le monde entier, ou presque, vient de réévaluer à l’égard des Etats-Unis et du dollar. Le Dollar Index est passé de 88,71 en juin 2010 à 77 ces derniers jours. C’est une baisse de plus de 13%. 

La guerre des monnaies n’est pas ce que l’on voudrait nous faire croire, une dévaluation compétitive du reste du monde face à un dollar qui en serait la victime ; la guerre des monnaies est une volonté, un choix nouveau, des responsables américains, d’avoir un dollar faible et de le faire baisser beaucoup plus qu’ils n’ont pu le faire jusqu’à présent. 

Les Etats-Unis sont en train d’abandonner le credo du dollar fort, celui qui sous-tendait le BWII. Ils veulent un dollar faible. Un Dollar Index à 77 ne leur suffit pas. Ils veulent aller beaucoup plus bas. Ils veulent pouvoir enfoncer les planchers  sur lesquels la baisse du dollar a été stoppée en 1979, 1991 et 1995. Ils veulent 15 points de baisse supplémentaire c’est à dire une dépréciation de près de 20%. C’est ce qu’ils veulent, c’est ce qui résulte des calculs avancés par les théoriciens défenseurs de ce choix. 

En dramatisant la situation, en désignant comme fauteurs de guerre les pays excédentaires dont le change ne s’apprécie pas assez vite, les Etats-Unis manipulent les marchés, les médias, les opinions publiques et bien sûr les gouvernements. Par cette dramatisation, ils espèrent avoir les mains libres, faire ce qu’ils veulent et enfoncer le dollar. L’histoire dira qu’ils ont déclaré la guerre monétaire en juin, en annonçant un nouveau round de Quantitative Easing. Et elle soulignera le fait que celui qui déclare la guerre, comme d’habitude, crie au loup, j’ai été attaqué, je vais me défendre. Ce n’est pas moi l’attaquant, c’est l’autre… cet autre qui se rebelle et refuse de se laisser défaire. 

Les minutes du FOMC du 11 septembre viennent d’être publiées. Elles sont claires. D’ailleurs les marchés ne s’y sont pas trompés, eux qui sont persuadés de ce que l’on appelle le « win/win ». Le « win/win » c’est la situation dans laquelle plus cela va mal, et plus c’est bon pour la bourse

Commentaire du Wolf : Et si on jouait au « Put Bernanke »

Que dit le FOMC du 11 septembre ? Il dit l’évolution de l’activité et de l’inflation sont décevantes ; nous révisons en baisse les perspectives 2010 et 2011 ; il faut stimuler les anticipations inflationnistes ; il faut un nouveau round de Quantitative Easing. 

Traduit en langage clair, cela donne ceci : face à l’échec de notre politique précédente, nous continuons dans la même voie en prenant plus de risque, nous voulons que la valeur interne du dollar baisse, que sa valeur externe chute, nous allons reprendre les achats de valeurs du Trésor à long terme, nous allons inonder le reste du monde sous un déluge de liquidités. Le monde aura le choix entre subir une inflation considérable ou bien réévaluer, c’est à dire nous laisser dévaluer. 

La voie suivie par le monde global pour sortir de la crise était une mauvaise voie. La voie de la démagogie. On se sort pas d’une crise de la dette par de nouvelles dettes, mais par le rééquilibrage entre le stock de dettes et les revenus nécessaires pour les honorer. La fuite en avant s’est révélée être ce qu’elle était : une aventure dangereuse.

Les mesures monétaires non conventionnelles, le Quantitative Easing ont été efficaces pour contenir la panique, elles ont été totalement inopérantes pour ramener la croissance et réduire le chômage (voir les travaux de John Taylor, le père de la Taylor Rule).

http://www.melchior.fr/La-regle-de-Taylor.3927.0.html

Les mesures keynésiennes, le déficit fiscal, la demande publique, toutes ces mesures ont eu un rendement ridiculement faible. Très insuffisant. Plutôt que d’analyser le tout honnêtement, plutôt que de remettre en question les mauvais choix, les Etats-Unis et leurs alliés inflationnistes veulent persévérer, aller plus loin. Si cela n’a pas marché, ce n’est pas parce que nous nous sommes trompés, c’est parce que nous n’en avons pas fait assez et surtout parce que les autres nous ont « volé » notre stimulus. Ils ont « pillé » notre demande. 

Les partisans de la thèse dévaluationniste ont calculé que l’étranger, c’est à dire les pays excédentaires, Asie, Chine, Allemagne, Amérique latine, avaient « volé » plus de 80% de l’accroissement de la demande américaine suscitée par les mesures de relance. Les stimuli keynésiens et monétaires ont « fuité », « leaké » à l’étranger. Ils n’ont pas profité à l’économie et à l’emploi américains. Conclusion, il faut empêcher cela. Et pour empêcher cela, il faut dévaluer, se rendre compétitif par l’avilissement du change. 

Bernanke, gardien de la monnaie, infatué par sa lecture erronée de l’histoire de la Grande Crise, s’est rallié à la thèse dévaluationniste. Comme dans les années 30 pour relancer la machine économique, on va compléter les dispositifs keynésiens par l’amputation de la valeur du dollar interne et externe. L’alibi pour ce qui est un manquement aux responsabilités internationales du souverain, la préservation de la monnaie globale et du système, l’alibi, c’est le Dual Mandate, le mandat duel qui donne à la Fed mission de préserver l’emploi et de contrôler l’inflation. 

L’autre analyse, celle qui conduirait à rechercher les causes de l’échec dans la politique suivie depuis 2008, non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur des Etats-Unis, n’est même pas abordée. Le paradoxe d’un chômage excessif coexistant avec un déficit extérieur colossal est « expliqué» par une pirouette : c’est la faute au change, c’est la faute aux autres, Chinois Allemands, etc.

L’explication simple crève pourtant les yeux. Si les Etats-Unis sont déficitaires, c’est parce que leur appareil de production ne produit pas ce que le consommateur américain demande. C’est parce que l’appareil de production dysfonctionne. C’est parce que les capitaux et les ressources ont été mal allouées. C’est parce que les prix relatifs des produits manufacturés sont trop bas par rapport à ceux des services, etc. Bref, c’est parce que l’économie réelle a été pervertie par trente ans de gestion absurde et que la priorité a été donnée à la faveur d’une politique monétaire laxiste à l’enrichissement fictif de la finance

La dévaluation du dollar sera un échec car l’appareil de production américain n’est pas en position d’en bénéficier. La dévaluation est inappropriée car les structures productives sont inadaptées. Ce qui est sûr, c’est que le reste du monde ne va pas rester les bras croisés à attendre l’inflation et la multiplication des bulles spéculatives. Des barrières vont être érigées. Les défenses vont se multiplier et, déjà, elles se mettent en place. La liste est déjà longue des mesures prises ces derniers jours par les pays qui souhaitent se protéger. Le désordre et l’instabilité sont garantis. L’ordre BrettonWoods II reposait sur le mythe d’un dollar fort. A la faveur de ce mythe, on avait élaborer le fameux « Don’t fight the Fed », intérieur et extérieur. La fin de Bretton Woods II sera le début du grand retournement, la Fed sera l’ennemi, « Fight the Fed » le nouveau credo. A l’extérieur d’abord, mais il aura aussi des alliés à l’intérieur car aux Etats-Unis, maintenant, les ennemis de la Fed sont nombreux. 

Comme nous l’avons dit plus haut, les marchés financiers jouent au « win/win ». Ils savent que l’économie ralentit et que les résultats des sociétés ne seront pas au rendez-vous, mais ils s’en moquent. Ils jouent le fait que QE II va inflater les cours des assets grâce aux liquidités abondantes et aux taux bas. Ils croient que QE II c’est la même chose que QE I. et ils se trompent. La panique financière de 2008 est passée. L’union sacrée de 2009 est derrière nous. Le consensus a laissé la place aux divergences et bientôt à l’affrontement. C’est un monde tout différent qui se profile à l’horizon, un monde de désordre. Un monde de risque.

Bruno Bertez le 13 oct10

BILLET PRECEDENT : L’autre grand casse du siècle par Bruno Bertez

EN COMPLEMENT : Guerre des changes/ les É-U blâmés par l’Allemagne

Le ministre allemand de l’Économie, Rainer Brüderle, a jugé mercredi que les critiques américaines à l’égard de la politique de change de la Chine étaient largement dues au fait que les États-Unis «n’arrivaient pas à maîtriser leurs problèmes» de compétitivité.

Les États-Unis, qui accusent la Chine de sous-évaluer sa monnaie pour stimuler ses exportations, «sont à la veille d’élections, et n’arrivent pas à maîtriser leurs problèmes», a estimé le ministre libéral, en visite en Chine, pour expliquer la virulence de la position américaine dans cette dispute, qui a dominé les débats lors de l’assemblée générale du Fonds monétaire international (FMI) à Washington le week-end dernier.

Un projet de loi adopté fin septembre par la Chambre des représentants américaine prévoit, s’il est voté au Sénat et signé par le président Barack Obama, des droits de douane punitifs sur les produits chinois vendus aux États-Unis.

«Beaucoup d’arguments laissent à penser que le yuan est sous-évalué», a concédé M. Brüderle, notamment les réserves de devises accumulées par la Chine.

Mais «je conseille à nos amis (américains) de mettre eux-mêmes le paquet» pour réduire leur déficit commercial, et améliorer la compétitivité de leur économie, a-t-il poursuivi.

«Mon souci est que l’on privilégie des solutions de court terme pour des raisons électorales et partisanes», a-t-il ajouté, alors que les électeurs américains seront appelés aux urnes mi-novembre pour les législatives de mi-mandat.

L’Allemagne a été moins prompte que d’autres pays à pointer le doigt vers la Chine dans cette «guerre des changes» qui voit les banques centrales de différents pays intervenir pour faire baisser le cours de leur devise.

La problématique «joue pour l’économie allemande un rôle moindre que pour d’autres», a estimé M. Brüderle, parce que les produits allemands sont très demandés et moins sensibles aux prix que d’autres.

La reprise très vigoureuse de l’économie allemande doit beaucoup aux exportations vers l’Asie, et notamment la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays devraient atteindre 100 milliards d’euros cette année, selon M. Brüderle.

Berlin se range également du côté de Pékin par solidarité: l’Allemagne aussi s’est vu reprocher, notamment par les États-Unis, de privilégier les exportations, aux dépens de ses partenaires. «En ce moment je récolte plus de critiques du secrétaire au Trésor américain que de la Chine», a commenté le ministre allemand.

source : afp oct10

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Ma devise? Ma monnaie, d’abord!

Voici à quoi ressemble le théâtre des opérations:

–>les Etats-Unis reprochent à la Chine de maintenir sa monnaie artificiellement basse afin de favoriser ses exportations.

–>La Chine répond que si la valeur du yuan s’accroît cela provoquera une crise sociale sans précédent dans l’empire du milieu en raison des faillites que cela entraînera.

–>La Chine rétorque également que les Etats-Unis maintiennent un dollar bas via sa politique de « quantitative easing » (injection de liquidités dans l’économie)

–>L’Europe aussi fait pression pour que les Chinois laissent monter le yuan

–>Les pays émergents voient leur devise grimper sous l’effet d’importants afflux de capitaux.

Côté chiffres voilà ce que cela donne :

(Infographie: Der Spiegel)

Alphaville, le blog du Financial Times, a constaté que depuis le 28 septembre, 23 pays sont intervenus pour soutenir leur monnaie (la liste complète ici).

 Stéphane Wuille /echo/oct10

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