Afrique

Economie et éthique d’Ebola

Economie et éthique d’Ebola

La maladie comme révélateur social.

Ebola, plus précisément la maladie à virus Ebola (terminologie de l’OMS), a été identifiée il y a 38 ans au Congo (ex-Zaïre). Depuis, elle a connu 25 flambées au cours desquelles – selon nos calculs au 28 août 2014 et les chiffres de l’OMS – 4767 personnes ont été touchées, et 2808 en sont décédées. La flambée actuelle est la plus meurtrière, et la plus inquiétante par son accélération. Mais ce virus a fait moins de morts en 38 ans que celui de l’immunodéficience humaine (VIH), responsable du sida, en une seule journée, tous les jours de l’année.

Le nombre de cas infectés est cependant sous-estimé, parce que les malades stigmatisés sont cachés par leurs proches ou parce qu’eux-mêmes évitent les hôpitaux de zone qui, sous-équipés, s’avèrent effectivement des agents de contagion. Le virus Ebola frappe – jusqu’à présent – des pauvres, et en petit nombre. Pas de quoi exciter l’industrie pharmaceutique. Et à supposer qu’une entreprise développe un traitement, le coût par patient – si on estime à 500 millions de francs le coût du développement et à 5’000 le nombre des patients à traiter, sur la base des 40 dernières années – serait de 100.000 francs, soit l’équivalent de quelques siècles de salaire pour les familles concernées. Pour ce genre de maladies, le business model des pharmas est en faillite morale. Mais la recherche publique n’est guère plus motivée. C’est trop cher par individu, ce n’est pas prioritaire par rapport aux immenses problèmes de santé publique, pour trois raisons au moins: les malades contagieux sont aisément identifiés; des mesures de protection drastiques (gants, masques, isolement des patients et des morts) permettraient d’enrayer la contagion; enfin, cet hypothétique demi-milliard de francs, consacré par exemple à la mise au point de nouveaux antibiotiques pour parer la menace des microbes multi-résistants, sauverait à terme bien plus de vies, y compris en Afrique. Dans ces conditions, c’est véritablement un miracle que des médicaments (moins d’une demi-douzaine) contre la maladie à virus Ebola soient en développement. Le plus médiatisé est un bouquet d’anticorps anti-Ebola, ZMapp.

D’où vient donc le financement? Du gouvernement américain, par sa branche militaire. L’armée américaine a son propre institut de recherche qui finance en partie la nébuleuse de petites entreprises à la base du développement des médicaments anti-Ebola. Un autre programme destiné à la lutte contre le terrorisme par armes biologiques est le projet Bioshield lancé par le président G. W. Bush. Le budget, important, atteint 5,5 milliards de dollars. Selon Bioshield, le gouvernement s’engage par avance à acheter aux entreprises biotech un médicament en développement utile à la lutte contre le bioterrorisme, avant même son homologation. Ainsi l’entreprise Emergent BioSolutions reçoit près de 700 millions de dollars pour 29 millions de doses d’un vaccin contre l’Anthrax, une arme biologique potentielle.

Dans le cas de ZMapp, les anticorps anti-Ebola sont produits dans des plants de tabac transgéniques, par une entreprise appartenant à Reynolds Tobacco. ZMapp cumule donc le militaire, les OGM et le Big Tobacco: un cauchemar pour bien-pensants. Mais cette combinaison maudite permet la recherche sur des maladies pour lesquelles il n’y a ni priorité de santé publique ni intérêt économique. Dans l’effervescence de la flambée actuelle de la maladie, grand cas a été fait de l’usage compassionnel de médicaments non homologués dont on ne connaît pas l’efficacité chez l’humain. Ce n’est pas le recours à des traitements expérimentaux qui fait problème, mais bien le choix des bénéficiaires.

Il y avait une dizaine de doses disponibles et 4000 candidats. On a choisi de traiter en priorité des médecins missionnaires, à des stades différents de la maladie. Certains sont guéris, d’autres sont morts. Impossible donc de conclure à l’efficacité du traitement – ou à son inefficacité. Mais la démarche scientifique et l’éthique demandaient que l’on procède, d’une part, à un tirage au sort des bénéficiaires et, d’autre part, à l’établissement d’un groupe de contrôle – même pour un petit nombre de traitements.

Comme des mesures d’hygiène peuvent à elles seules faire chuter le taux de mortalité, la «randomisation» des patients et non la sélection de patients privilégiés aurait pu donner une première indication sur l’efficacité du ZMapp. En 1997, suite à une autre flambée de la maladie, l’Institut Pasteur estimait qu’une épidémie Ebola dans un pays développé «était difficilement concevable». C’est toujours l’avis de nos gouvernements, d’autant qu’un personnel médical bien formé dans des hôpitaux bien dotés en gants, masques, aiguilles stériles et en savon peut venir à bout d’une flambée d’Ebola.

Ce n’est hélas pas le cas en Afrique, où les hôpitaux de districts, sous-équipés, font partie du problème plutôt que de la solution.

GÉRARD ESCHER domainepublic.ch/articles/26218 AGEFI SUISSE 4/9/14

http://agefi.com/forum-page-2/detail/artikel/la-maladie-comme-revelateur-social-380926.html?issueUID=668&pageUID=19955&cHash=791d2d446f5cb53aecd849d05cb833bd

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