Arabie Saoudite

Le Calife, nouveau membre en puissance de l’OPEP Par Pepe Escobar

 Le Calife, nouveau membre en puissance de l’OPEP  Par Pepe Escobar

Le chef de l’État islamique, le calife Ibrahim, alias Abou Bakr al-Baghdadi, ne cesse de nous étonner tous, y compris ses puissants commanditaires bourrés de pétrodollars. Le calife est pratiquement devenu un grand producteur de pétrole digne de faire partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Depuis quelque temps, en théorie du moins, ses brutes mercenaires takfiri pompent du pétrole, le raffinent, l’expédient ou le passent en contrebande. Les contrats juteux qu’ils décrochent concernent d’énormes quantités de pétrole et leur rapportent des profits de l’ordre de 2 milliards de dollars par jour.
Le pétrole finance le calife

Mieux encore, le calife décapite les prix (en plus des têtes). Après tout, il ne fait qu’adopter la même stratégie de bas prix concoctée par ceux-là mêmes qu’il veut détrôner à La Mecque : les membres de la Maison des Saoud. Le produit intérieur brut du califat en Syrak ne peut que monter en flèche.

Comme par hasard, les principaux clients du pétrole à rabais du calife sont, d’une part, le paradis sur terre dusultan Recep Tayyip Erdogan, alias la Turquie, qui est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord et, d’autre part, le domaine du roi Playstation Abdallah II qui passe pour un pays appelé la Jordanie.

Pendant ce temps, l’impressionnant appareillage militaire ultraperfectionné et l’ensemble des services du renseignement qu’ont déployés les USA et l’Otan, ces parangons de liberté, dans un foisonnement d’acronymes, n’arrivent tout simplement pas à piger l’escroquerie et y mettre un terme.

Il ne faut pas s’en étonner, car ils n’avaient pas davantage pigé et rien fait quand les brutes du calife ont conquis de larges pans de la Syrak cet été, quand ils ont présenté leur version de l’opération Tonnerre roulant [1], en traversant le désert à bord de ces Toyota étincelantes qui leur ont fait une belle campagne promotionnelle.

Quant à la solution préconisée par l’Empire du Chaos, qui est d’intercepter les profits que le calife retire du pétrole, la seule décision prise jusqu’à maintenant a été de bombarder des oléoducs appartenant à la République arabe syrienne, autrement dit, au peuple syrien.

Ne sous-estimons jamais la capacité de la doctrine du président Barack Obama en matière de politique étrangère, qui consiste à ne pas faire de conneries, à atteindre des sommets inégalés de stupidité.

Cause toujours mon cheikh !

À tout cela s’ajoute le fatidique baisemain à répétition fait au capo de la maison des Saoud par le secrétaire d’État John Kerry, qui a eu lieu à Riyad le mois dernier.

Dans le superbe article indiqué en note [2], William Engdahl n’y va pas de main morte au sujet du marché prétendument conclu entre l’Arabie saoudite et les USA prévoyant la vente de pétrole à rabais, le bombardement de Bachar al-Assad et la déstabilisation de la Russie. Sauf qu’il s’agit peut-être moins d’un marché conclu entre Washington et Riyad que d’une collaboration visant des objectifs communs : un changement de régime en Syrie à long terme et une déstabilisation de l’Iran et de la Russie à court terme.

Quant au stratagème crucial du Pipelinistan au cœur de l’énigme syrienne, la construction d’un gazoduc partant du Qatar jusqu’à la Syrie sous un nouveau régime, en lieu et place d’un gazoduc Iran-Irak-Syrie, c’est davantage une priorité des Qataris, grands rivaux des Saoudiens.

Kerry a en fait donné le sceau d’approbation de la Voix de Son Maître à la stratégie saoudienne de vendre du pétrole à bas prix, en pensant aux consommateurs américains qui font le plein à court terme et à la pression exercée sur les revenus de l’Iran et de la Russie à moyen terme. Il a de toute évidence minimisé le coup qu’encaissera l’industrie du gaz de schiste aux USA.

Les Saoudiens, de leur côté, ont d’autres éléments majeurs à considérer, comme regagner leur part de marché en Asie, où se trouvent leurs plus gros clients. Cette part de marché, ils l’ont perdue aux mains de l’Iran et de l’Irak, qui vendent du brut à prix réduit. Par conséquent, ces deux pays doivent être punis, alimentant du même coup l’aversion pathologique de la Maison des Saoud pour tout ce qui est chiite.

En ce qui concerne la situation dans son ensemble en Syrie, le capo d’Obama chargé des affaires avec le calife, le général John Allen, a imposé sa loi dans une entrevue au journal saoudien Asharq Al-Awsat [3] : il n’y aura pas de solution militaire ici [en Syrie]. Il a aussi dit ceci : l’intention n’est pas de déployer une force de campagne pour libérer Damas.

Autrement dit, on peut dire adieu aux brutes de l’Armée syrienne libre (ASL) d’hier en train de gagner contre Assad, qui cèdent leur place aux brutes de l’ASL d’aujourd’hui, qui seront d’ailleurs formées en Arabie saoudite (tiens, tiens !) et qu’on ne voit pas vraiment comme de pieux sauveurs. À toutes fins pratiques, le scénario à moyen terme prévoit qu’il y aura plus de bombardements de la part des USA (contre les infrastructures de l’État syrien), qu’il n’y aura pas de changement de régime à Damas et que le calife va consolider ses gains sans discontinuer.

Le facteur Hollywood

Imaginez si les combattants miteux d’Al-Qaïda première mouture avaient possédé les mêmes compétences en relations publiques que le calife. Des has been barbus brandissant leurs vieilles kalachnikovs dans des caves afghanes, c’est devenu tellement ringard ! Car en plus de passer en contrebande des dizaines de milliers de barils de pétrole par jour sans être découvert, voilà que le calife nous présente maintenant un otage britannique devenu correspondant à l’étranger (qui pourrait s’être converti à la version salafiste de l’Islam), en direct de Kobané vidée de sa substance sur le point de tomber aux mains d’une bande de takfiri et de mercenaires (ce ne sont certes pas des moudjahidines).

La qualité de la production est impressionnante. Le reportage spécial du calife s’ouvre sur un plan de Kobané vu d’un drone. Est-ce un drone américain ? A-t-on mis la main dessus en Irak? S’agit-il d’un drone israélien ? Turc ? Britannique ? Les moudjahidines ne sont sûrement pas dans la liste de contacts de Lockheed Martin, du moins pas encore.

Au même moment, sur le terrain, Ankara vient à peine d’autoriser quelque 200 peshmergas du Kurdistan irakien, dont les chefs insaisissables brassent des affaires avec la Turquie, à traverser la frontière afin d’aider Kobané (en théorie). Pas question toutefois d’envoyer des soldats, des armes et du ravitaillement aux forces du PKK/PYD kurdes, qui défendent Kobané depuis le début. La procrastination sans bornes du sultan Erdogan sera jugée par une enquête indépendante comme l’élément capital ayant rendu possible la chute de Kobané.

Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu a de nouveau posé les conditions de son pays pour appuyer la campagne outrageusement inoffensive des USA contre le calife jusqu’à maintenant. Les libérateurs éventuels de Kobané ne peuvent être que les peshmergas irakiens et le reliquat des brutes de l’ASL et non des terroristes(lire le PKK/PYD).

En fin de compte, Kobané, qui est à cheval sur la frontière séparant le sud-est de l’Anatolie et le nord syrien, est hautement stratégique. La situation sur le terrain est désastreuse. Il reste à peine plus de 1 000 résidents barricadés dans leurs demeures. À peine plus 2 000 combattants kurdes syriens, y compris les membres de la brigade féminine Ishtar, assurent leur protection. Ce ne sont pas 200 peshmergas en provenance du Kurdistan irakien qui vont faire une grande différence contre quelques milliers de brutes du calife fortement armées, qui ont déployé une vingtaine de chars d’assaut. Cela n’augure rien de bon, même si les faux moudjahidinesn’exercent pas un contrôle total, contrairement au reportage de l’otage britannique approuvé par le calife.

Le calife va très certainement poursuivre sur sa lancée. Absolument rien de ce qui précède n’aurait eu la moindre chance de se produire, sans la complicité explicite et implicite des USA et de l’Occident, ce qui prouve une fois pour toutes que le calife est le cadeau ultime, qui nous est offert à répétition dans le cadre de la sempiternelle Guerre mondiale contre le terrorisme. Comment se fait-il que le régime de Dick Cheney n’y ait jamais songé ?

Pepe Escobar
Traduit par Daniel pour vineyardsaker.fr

 Source : The Caliph fit to join OPEC, Asia Times, 31-10-2014

http://www.vineyardsaker.fr/2014/11/01/loeil-itinerant-calife-nouveau-membre-en-puissance-lopep/#more-6825

Notes

[1] Opération Rolling Thunder, Wikipédia

[2] The Secret Stupid Saudi-US Deal on Syria. Oil Gas Pipeline War, Global Research, 26-10-2014

[3] Exclusive : General Allen discusses coalition plans for defeating ISIS as regional tour starts, Asharq Al-Awsat, 25-10-2014

[4] ISIS shows John Cantlie in Kobani – John Cantlie is used as a News Reporter – Propaganda Video, Youtube, 28-10-2014

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), et Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009).

Lorsque Nasrallah désigne l’Arabie comme « source de la pensée takfiriste »…

Le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah a surpris son auditoire lundi soir lorsqu’il a lancé une violente attaque contre l’Arabie saoudite, dans l’un de ses discours à l’occasion de la célébration de Achoura. En général, les discours prononcés dans le cadre de cette commémoration sont essentiellement religieux et c’est d’ailleurs dans ce contexte que le leader chiite a intégré ses critiques contre le royaume wahhabite. Tout en cherchant à expliquer les fondements de l’idéologie takfiriste qui est actuellement une menace pour la région et pour le monde en général, Hassan Nasrallah a affirmé qu’elle prend ses racines en Arabie, dans la pensée de cheikh Mohammad ben Abdel Wahhab, qui reste le principal inspirateur de cet islam dur et fermé, totalement intolérant.

Certains analystes ont aussitôt précisé que les propos du secrétaire général du Hezbollah sont dictés par l’Iran, dont les relations actuelles sont au plus mal avec la monarchie wahhabite. Mais ceux qui le connaissent démentent une telle version. Selon eux, ce n’est pas du tout ainsi que cela se passe entre la République islamique et « le sayyed ». Personne ne dicte donc à ce dernier ce qu’il dit. Mais il a simplement profité de l’état des relations entre Riyad et Téhéran pour exprimer son opinion sur la pensée takfiriste qui mine aujourd’hui l’islam. Il ne s’agit donc pas d’une attaque politique contre l’Arabie – comme l’ont interprété certaines figures du courant du Futur – mais d’une constatation et d’une analyse de l’origine et de la source de la pensée takfiriste.

Hassan Nasrallah a fait donc assumer la responsabilité de cette pensée intolérante aux forces occultes en Arabie, qui continuent d’avoir une grande influence dans le pays. Cette influence remonte en fait à l’époque où l’ancêtre du monarque actuel, Ibn Saoud, qui était en train de vaincre les tribus qui résidaient dans ce désert de l’Arabie, a conclu un accord avec cheikh Mohammad ben Abdel Wahhab pour asseoir son pouvoir. Selon cet accord, Ibn Saoud s’empare du pouvoir politique et laisse à cheikh Abdel Wahhab le pouvoir religieux. C’est ainsi que ce dernier (qui est le père du wahhabisme) a pu se charger de l’éducation religieuse des sujets du royaume, contrôlant les mosquées et les écoles religieuses. C’est à cause de lui aussi que l’islam en Arabie est l’un des plus rigoristes dans le monde.

Le problème s’est encore intensifié avec la naissance de la République islamique en Iran qui a radicalisé encore plus la ligne wahhabiste en Arabie. Aujourd’hui, ce pays est doublement sur la sellette. D’une part, les États-Unis, et en particulier l’administration du président Obama, sont en train d’exercer des pressions sur les dirigeants du royaume pour les obliger à s’ouvrir et procéder à des réformes structurelles qui rendraient le régime moins rigide et, d’autre part, la proclamation du califat islamique en Irak et en Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi terrifie les dirigeants du royaume parce qu’elle remet en cause leur propre légitimité. En déclarant ouvertement qu’il s’inspire de l’idéologie wahhabite, Abou Bakr al-Baghdadi, alias le calife Ibrahim, marche en quelque sorte sur les plates-bandes de la famille régnante et pourrait s’il prenait de l’ampleur la marginaliser et même prendre sa place, ayant la légitimité de son islam intolérant et ayant même proclamé le califat, qui reste l’objectif ultime de cette branche obscure de l’islam.

Le roi Abdallah est donc aujourd’hui tiraillé entre deux tendances : celle de la nécessité de moderniser le royaume et celle de ne pas se laisser déborder sur son propre terrain par l’État islamique qui jouit d’une large influence en Arabie puisque la plupart des mosquées et des écoles religieuses s’inspirent de l’école wahhabite.

Ceux qui suivent la presse saoudienne constatent ce tiraillement et la lutte sourde qui se joue actuellement au royaume. Le roi Abdallah a ainsi donné ses instructions pour procéder à des réformes de l’éducation religieuse et ordonné l’arrestation de plusieurs dignitaires religieux qui avaient ouvertement déclaré leur appui à l’EI au cours de leurs prêches dans les mosquées. Mais il faut bien plus que cela pour éradiquer cette pensée qui s’est développée pendant des décennies. Hier encore, les autorités saoudiennes ont arrêt cheikh Mohammad Ourayfi, connu pour ses positions extrémistes, qui avait critiqué ouvertement le mufti d’Arabie et les autorités du pays. Les sept prisons du royaume seraient ainsi remplies d’islamistes saoudiens ou appartenant à d’autres nationalités. Et régulièrement, les autorités leur proposent de les relâcher à la condition qu’ils quittent le pays soit pour intégrer la force saoudienne dite le « Bouclier d’al-Jazira », déployée à Bahrein, soit pour aller rejoindre les rebelles en Syrie ou en Irak.

C’est dire que le problème takfiriste est aussi une menace pour le royaume qui est aujourd’hui pris au piège de ce fameux accord entre les autorités politiques et religieuses conclu au XVIIIe siècle et jamais remis en question depuis. Mais ce n’est pas parce qu’elle craint les takfiristes chez elle que l’Arabie saoudite a renoncé à voir en eux le moyen de combattre le régime syrien, les chiites d’Irak et surtout l’Iran. Les options confuses du royaume wahhabite compliquent encore plus la situation régionale et rejaillissent sur tous les pays, dont le Liban, sur lesquelles il a une certaine influence… C’est donc cette dualité que Hassan Nasrallah a voulu dénoncer en expliquant à son auditoire les origines de la pensée takfiriste.

Scarlett HADDAD | OLJ 31/10/2014

2 réponses »

  1. ….et le tout une excellente source financière pour s’acheter des armes. 🙂
    Question à 100 sous: Qui en vend ? Une petite devinette. 🙂
    Amicalement
    Viggo

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